Tant que les lapins n’auront pas d’historiens

L’historien et politicologue américain Howard Zinn disait : «Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs.» Lorsque j’ai écrit cela sur ma page Facebook, un ami s’est empressé de me faire remarquer que la maxime a une origine africaine : «Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse seront toujours écrites à la gloire des chasseurs.»

Cela n’est pas sans me rappeler une des grandes leçons d’histoire de mon adolescence. J’étais en quatrième secondaire et notre professeur d’histoire, un monsieur Pépin si ma mémoire est bonne, nous demande : « Pourquoi lorsque les Français gagnent une bataille, nous parlons de victoire et que lorsque les Iroquois gagnent la bataille, nous parlons d’un massacre ?» Nous avons émis bien des hypothèses plus ou moins inspirées de nos préjugés de l’époque pour essayer de répondre correctement à cette question. La réponse nous est venu après plusieurs minutes et elle est restée gravée dans ma mémoire. Il nous a simplement répondu : «C’est parce que ce sont des Français qui ont écrit nos livres d’histoire.

L’histoire vue et racontée par les blancs

Plus récemment, j’assistais à une rencontre virtuelle sur la question des problèmes de discrimination systémique dans le secteur de la santé. Parmi les intervenants, il y avait Sébastien Brodeur-Girard qui a été co-directeur de recherche pour la Commission Vien. Ce dernier nous disait que l’histoire de la construction de la Baie-James était pour nous un objet de grande fierté. C’était la poursuite de ce grand rêve illustré par le slogan Maître chez nous. En plus de nous permettre de développer une grande expertise en matière hydro-électrique, d’affirmer notre contrôle sur nos ressources naturelles, de créer des milliers d’emplois, ce projet de développement a mis le Québec sur la voie de l’autosuffisance en matière d’énergie. Et c’est de cette façon que nous racontons l’histoire : comme un exploit digne de mention dont nous pouvons être fiers. Mais du point de vue de la nation crie, l’histoire a une tout autre saveur. Ce projet a signifié pour eux la perte d’un territoire ancestral désormais en grande partie enseveli sous l’eau. Des montagnes sont devenus des îles et ces terres inondées ont libéré dans l’eau du mercure qui contamine la chair des poissons.

L’histoire du point de vue des Cris ne pourrait pas s’écrire de la même façon. Il ne s’agit pas de discréditer une version ou l’autre, mais de prendre conscience que le point de vue des Blancs du sud ne peut pas être le seul.

Kanata de Robert Lepage

À la lumière de ces considérations, on peut comprendre la réaction négative de très nombreux autochtones à l’annonce du spectacle Kanata de Robert Lepage. Il ne s’agissait pas de mettre en doute la bonne volonté de ce dernier, ni même la qualité de l’histoire. C’était encore un Blanc, peut-être bien intentionné et bien informé, mais un Blanc quand même qui allait une fois de plus raconter leur histoire. Non seulement leur vécu allait être raconté par un Blanc, mais en plus, leurs propres rôles seraient entièrement joués par des Allochtones. Une fois de plus, même avec les meilleures intentions du monde, ils allaient être absents même si l’histoire parlait d’eux. Paradoxalement, ils n’étaient pas invités au banquet supposément donné en leur honneur.

Les « lapins », après plus de 400 ans de silence, veulent aussi avoir leurs propres historiens. Ils se sont vu dépouillés de leur mode de vie traditionnel, de leurs langues, de leur culture, de leur spiritualité. Ils réclament aujourd’hui le droit de conter eux-mêmes leur histoire. Est-ce trop demander ?

Kukum de Michel Jean

Je ne voudrais pas terminer ce billet sans vous parler brièvement du livre Kukum de Michel Jean. L’histoire se déroule entre les rives de Pekuakami et le lac Péribonka, territoire de trappe et de chasse de nombreuses familles innues, dont la famille de Thomas Siméon, époux d’Almanda Fortier, l’arrière grand-mère de l’auteur, d’où le titre du livre Kukum qui veut justement dire grand-mère en innu. J’ai commencé à lire ce roman après le souper et je ne l’ai laissé qu’après l’avoir terminé tellement le récit m’a captivé. À travers les personnages attachants, d’autant plus qu’on sait qu’ils ont réellement existé, nous découvrons un mode de vie traditionnel. Sans vous révéler la fin, je vous dirais aussi qu’on y découvre comment le « progrès » et la colonisation sont venus bouleverser la vie des Innus. Je me suis promis que si j’ai la chance un jour d’aller à Mashteuiatsh, j’irais me recueillir sur la tombe de Thomas et d’Almanda. Et cette semaine, j’ai vu avec une grande joie Kukum, brillamment défendu par Michèle Audet, remporter le combat national des livres.

De voir que des Autochtones commencent à se raconter dans des récits, des romans, de la poésie est une bouffée d’air frais et un des chemins pour refaire des liens entre Allochtones et Autochtones. Et c’est peut-être pour nous les Blancs l’occasion de reconnaître les méfaits de la colonisation sur les premières nations et aussi l’apport de ces nations à notre culture commune.

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
Cet article a été publié sous le thème Politique.
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Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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1 commentaire

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    Je ne sais pas ce que serait notre monde si l’un ou l’autre des peuples des Premières Nations avait gagné la guerre… parce que le pouvoir corrompt tout et que le progrès, c’est le progrès.

    Mais je sais que toutes les fois où j’ai écouté des artistes de ces peuples raconter leur propre histoire, leur propre cosmogonie, j’ai été impressionnée par leur sagesse collective et leur attachement réel au territoire.

    J’imagine ce que nous aurions pu être si les coureurs des bois et les Premières Nations avaient pu réaliser le rêve de Champlain, et je rêve. Il me semble que le dossier environnemental, à tout le moins, aurait pu être mieux géré!

    Puis je me pince pour me ramener sur terre : notre pays aurait été tout autre, mais je résiste à l’idée de diviniser les peuples. Il y a des cons partout.

    Tout ce que je souhaite, c’est que nous retrouvions enfin tous les atomes crochus qui nous ont liés aux premières heures de la présence européenne en ce pays. Tous ces gens qui débarquaient des gigantesques navires inconnus ont été accueillis, nourris, soignés, sauvés souvent de la mort, et plusieurs parmi les nouveaux arrivants ont accueilli la nouvelle façon de vivre qu’on leur offrait comme une bénédiction.

    C’est après que ça s’est gâché, bien sûr. Nous avons été bêtes comme des humains. Il est temps de réparer les pots cassés.

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