Montréal 1885

« Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. » Edgar Allan Poe

Un conducteur de train de la Grand Trunk Railway, en provenance de Chicago entre à la gare Bonaventure. Au moment de descendre du train l’homme est fiévreux et il porte des masques et pustules rouges sur son visage, son torse, ses mains et ses bras. Il se présentera dans un hôpital protestant où dès son arrivée le médecin résident diagnostique la variole aussi appelée petite vérole, picote dans l’imagerie canadienne-française smallpox en anglais.  Dans les quinze mois qui ont suivi l’arrivée du conducteur de train à Montréal, on comptera 5 664 morts dont plus de 2 500 seulement pour Montréal et plus de13 000 personnes défigurées.  Neuf victimes sur dix sont des Canadiens français, la plupart des enfants.  Un vaccin était disponible mais il provenait d’Angleterre et il était administré par des médecins anglophones souvent d’origine britannique, les Canadiens français s’en méfiaient.  D’autant que les autorités ecclésiastiques affirmaient que seul Dieu pouvait décider de la mort ou de la survie. Donc, le vaccin était l’équivalent de se faire injecter le diable dans les veines. Ainsi, les médecins devaient être escortés par la force constabulaire sous peine d’être dilapidés en pleine rue.  Ils étaient devenus l’incarnation du mal malgré leur dévouement à la cause de la santé publique. Le maire de Montréal, Honoré Beaugrand est franc-maçon et anticlérical mais devant l’ampleur de l’hécatombe, il sollicite l’appui de l’évêché et de Mgr Fabre.  Celui-ci accepte de faire lire au prône une note incitant les fidèles à se laisser vacciner.  Il se fera lui-même vacciner, deux fois plutôt qu’une et tout cela en public. Rappelons qu’à l’époque les moyens de communication se limitent à la presse écrite, la radio et le télégraphe.  Le téléphone en est à ses premiers balbutiements. 

Montréal 2021

En date du 14 janvier, Montréal compte 84 021 cas confirmés de COVID-19, +811 nouveaux cas ces dernières 24 heures et 4 023 décès. Depuis samedi dernier le 9 janvier, la population québécoise est soumise à un couvre-feu de 20 h à 5 h. Après l’entrée en vigueur de cette mesure, les policiers ont distribué quelque 740 constats d’infraction au Québec dont 297 à Montréal. Si les moyens de communication étaient très rudimentaires il y a un peu moins de 140 ans, ils sont aujourd’hui exponentiels.  Les réseaux sociaux, les sites Web, la téléphonie cellulaire et les petits appareils intelligents offrant en continu toutes les nouvelles en provenance des autorités sanitaires et gouvernementales mais également l’ensemble des fausses nouvelles, rumeurs et théories du complot. Selon un sondage commandé par L’Association d’études canadiennes et mené en ligne par la firme Léger, environ 68 % des Québécois accepteraient un vaccin.  Au canada, 16 % des Canadiens interrogés diraient non à un vaccin.

Toutes comparaisons étant malheureusement trop souvent odieuses, nous ne franchirons pas cette ligne si mince soit-elle. Néanmoins, il existe tout de même un certain nombre de points communs dans les comportements des humains en face d’un danger mortel. Le fait de propager des informations infondées sur un vaccin, une méthode de soins, un médicament, le port du masque ou plus généralement sur les mesures sanitaires. Des menaces de s’en prendre physiquement à des médecins ou des professionnels de la santé publique, le Dr Horacio Arruda est protégé par un garde du corps.  Le Premier ministre François Legault a fait l’objet de menace de mort sur Facebook et cela à plusieurs reprises par des personnes différentes. Il n’est donc pas présomptueux de présumer que les montréalais de 1885 auraient pu agir de la même façon que les gens que nous qualifions aujourd`hui de complotistes s’ils avaient disposé de la même technologie. Lorsque nous retirons le facteur technologie de la grille d’analyse pour isoler les comportements humains en réaction à un virus mortel, les similitudes non seulement sont étonnantes mais renversantes. Évidemment, du point de vue de la santé publique, la petite vérole n’est pas la COVID-19. Cependant, la réaction humaine déclenchée par un virus mortel est similaire. Les Montréalais de 1885 et ceux de 2021 réagissent en s’accrochant à ce qui est susceptible de les rassurer, peu importe l’origine des arguments. Il en va de même pour la façon de réagir aux mesures sanitaires, confinement, limite dans le nombre et l’étendue des déplacements, distanciation, lavage de mains obligatoire et port du masque. Dans tous les cas, l’humain réagit en vociférant contre l’imposition de limites à ses libertés individuelles. L’importance du niveau de contestation varie selon l’origine ethnique, la classe sociale, le groupe d’âge, le sexe, la scolarité mais il est curieux de constater qu’il s’agit en fait d’un amalgame de tous ces facteurs sans être en mesure d’en faire ressortir un en particulier.  Par exemple, chez les adeptes des théories du complot propagées par QAnon, certains sont scolarisés et d’autres pas, il y a des femmes et des hommes, tous les groupes d’âge y sont représentés alors où est le dénominateur commun?

Certains experts en neurosciences parlent d’une prédisposition du cerveau à détecter les complots. Un héritage qui proviendrait de la préhistoire où les complots entre individus, entre tribus concurrentes étaient communs et donc, la capacité des les détecter devenait une police d’assurance-vie.  Une autre similitude réside dans le fait de constater que les mesures sanitaires d’aujourd’hui étaient tout à fait applicables en 1885.  Le confinement, la fermeture de certains établissements, le commerce limité aux produits essentiels, le lavage des mains, la distanciation et le port du masque et même le couvre-feu, tout cela était applicable et le fait est que ces mesures furent utilisées à l’époque. Alors, en un peu moins de cent quarante ans, serait-il possible que la technologie et tout ce qu’elle entraîne dans son sillage soit la seule différence véritablement significative entre nos deux époques?  Avouons qu’il y a matière à se sentir sidérés voir médusés.

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À propos de l'auteur : Pierre Lachaine

Je suis un marin et un historien dans l'âme. Montréalais d'origine, j'ai vécu le Montréal communautaire des petits quartiers tissés serrés et solidifiés à l'huile de Saint-Joseph. J''aime bien les voyages dans le temps, les retours dans le passé, les introspections au présent et les projections dans le futur. Voilà ce que je vous propose bien humblement, partager avec vous mes réflexions, mes espoirs et mes coups de cœur sur l'ensemble des activités humaines dans la spirale temporelle. Pierre Lachaine
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2 commentaires

  1. avatar Par : Raymond Cadrin

    Bon rappel historique et comparaison intéressante, malgré les époques tellement différentes…..’’L’histoire radote, parce que l’on ne l’écoute pas’’.

  2. Bravo ! C’est intéressant et bien écrit.

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