Entre nous

En réfléchissant sur toutes ces voix qui s’élèvent pour réclamer avec raison la justice et la fin des oppressions, j’ai été frappée par le concept connu sous l’appellation anglophone safe space. En français, on propose « zone neutre » ou « espace positif » comme traduction. Je préfère ça, je pense. Il y a dans la traduction littérale « espace sûr » une notion de risque, de danger du monde ordinaire qui ne me plaît qu’à moitié.

Ces zones neutres, donc, sont des lieux où les groupes opprimés peuvent espérer trouver un environnement où la violence verbale, l’intolérance, le rejet n’ont pas leur place; un endroit où ils peuvent prendre la parole sans risquer d’être ridiculisés, exprimer leur nature profonde en toute liberté. C’est un concept attirant, sauf que pour atteindre ce but, on a créé des lieux où toute pensée contraire est bannie. En ne discutant qu’avec des gens qui pensent comme nous, aucun risque de se faire mal. Même certaines universités ont adopté l’idée, en contradiction avec l’étymologie même du mot, qui appelle à l’universalisme, au débat, à la pensée critique. C’est au minimum paradoxal.

Du risque de l’homogénéité

On déplore de plus en plus l’effet pervers des algorithmes, qui en ciblant nos champs d’intérêt nous enfoncent dans la pensée unique, nous privant de contacts sains avec des opinions différentes des nôtres. Est-ce que le risque n’est pas le même avec le concept de zone neutre? Les femmes seulement avec les femmes, les gais avec les gais, les pauvres avec les pauvres, les vieux avec les vieux, les francos avec les francos… tout ça m’inquiète parce que la vie n’est pas sectionnelle.

Si je comprends la nécessité de se regrouper pour affirmer son droit à l’existence collective, pour panser ses blessures et se rebâtir la confiance – mon texte du mois dernier le démontre assez –, je veux aussi en appeler à la vigilance. Je dis qu’il faut avoir le courage d’ouvrir les bras, ouvrir sa tête et son cœur à celui ou celle qui ne nous ressemble pas, chercher à comprendre l’autre, au risque de devoir faire des compromis sur nos propres convictions. Ça me paraît être le moyen le plus sûr pour nous ramener tous au même niveau : celui de l’humanité fraternelle, où les couleurs se mélangent pour former des nuances encore plus riches, où les modes de vie se complètent en harmonie pour combler tous les besoins, où le respect naît de la compréhension, pas de la peur.

Concrètement

Je termine avec une suggestion concrète. Alors que nous avons tous été assommés par le drame de London en Ontario, je nous propose une petite visite au Centre culturel islamique de La Pocatière ouvert depuis décembre dernier, et qui pourra enfin tenir des portes ouvertes le 20 juin prochain. Cette initiative a pour objectif avéré de créer des liens entre les membres de la communauté musulmane dans notre région et le reste la population. J’y vois le contraire d’une zone neutre, une volonté de partage et d’engagement dans la communauté, un désir de vivre ensemble qui me réjouit.

Je nous propose de faire l’exercice de la rencontre avec ces autres qui sont si proches de nous. Et après eux, de continuer à chercher d’autres « autres » à connaître, tous ceux qui ne font pas partie de notre quotidien confortable, dont on n’ose pas s’approcher parce qu’ils ne sont pas « comme nous ».

Approchons-nous donc, chaque fois que nous en aurons l’occasion. J’y vois le seul moyen de faire de notre monde un endroit vraiment « safe », parce que connaître son voisin, c’est encore la meilleure façon de se sentir en sécurité. La meilleure façon d’être enfin entre nous pour vrai, tous différents et tous ensemble.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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3 commentaires

  1. avatar Par : Marie Marchand

    Merci Eliane pour cette sage réflexion.

  2. avatar Par : Pierre Jobin

    Je pense qu’il s’agit d’une excellente suggestion. Si j’en ai l’occasion, je vais visiter le Centre islamique de La Pocatière.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Une suggestion que je n’ai pas réussi à appliquer moi-même ce dimanche, mais je compte bien me reprendre!

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