Un mur devant nous

Durant la dernière campagne électorale, j’ai accompagné le candidat de QS dans mon comté à une rencontre avec les représentants de l’UPA. Pour nous y préparer, j’ai consulté quelques documents au sujet de l’état de notre agriculture et de nos agriculteurs et agricultrices. Et plusieurs constats peuvent nous faire craindre le fait que nous allons frapper un mur.

La santé des producteurs agricoles

Selon une enquête nationale en 2019, 58% des producteurs souffriraient d’anxiété et 35% de dépression. (1) Ce constat est pour le moins inquiétant. Mais lorsque l’on met bout à bout les défis financiers ainsi que les sources de stress liées aux risques environnementaux et météorologiques, il n’est pas si surprenant que cela. Après avoir mis sur pied une stratégie québécoise de santé et de bien-être des animaux, il est peut-être temps de s’occuper également de la santé et du bien-être de ceux et celles qui garnissent notre table. Car en plus d’éprouver des problèmes au niveau de leur santé mentale, les agriculteurs et les agricultrices sont souvent en contact avec des pesticides dangereux qui peuvent affecter leur santé physique.

Les changements climatiques, particulièrement les épisodes de sécheresse

Les changements climatiques sont devenus un immense défi pour la production agricole. Les nombreux épisodes de sécheresse ont conduit la Financière agricole à quintupler les indemnisations annuelles versées aux fermes à cause des sécheresses. (2) De plus en plus de producteurs agricoles se tournent vers l’irrigation afin de faire face à des épisodes de sécheresse qu’ils prévoient de plus en plus nombreux et intenses. Mais l’irrigation a également ses limites surtout si on n’arrête pas l’étalement urbain qui compétitionne non seulement pour les bonnes terres agricoles mais également pour l’eau. (3)

Une relève difficile et le coût des terres agricoles

Le coût des terres agricoles a plus que triplé entre 2007 et 2018 (UPA). C’est un des obstacles à la relève agricole. Les producteurs doivent s’endetter de plus en plus pour acquérir des terres agricoles. Beaucoup de ces terres sont accaparées par des non-résidents ou des groupes comme Pangea. Cette spéculation sur les terres agricoles ne peut que s’avérer nuisible. Il faut que la terre agricole appartienne en premier lieu à ceux et celles qui la cultivent.

Une production tournée vers l’exportation

Le Québec produit quatre fois de plus de porcs qu’il n’en consomme. Pour ce faire, nous utilisons environ 70% de nos meilleures terres agricoles pour cultiver du soya et du maïs pour les nourrir. Et bien sûr, pour l’instant, nous comptons sur la pluie pour arroser ces cultures. Imaginons devoir irriguer ces cultures. Pendant ce temps, notre taux d’autosuffisance alimentaire est autour de 38% alors qu’il a déjà été aux alentours de 60% à 70% dans les années 1990. Nous importons pour 3 milliards de dollars de fruits et de légumes de la Californie. Mais avec les sécheresses, non seulement la facture de ces produits importés va grimper, mais la source d’approvisionnement risque de se tarir. (4) Ici nos grandes productions maraîchères sont extrêmement dépendantes de la main d’œuvre étrangère. (5)

Un modèle de production agricole à très haut risque

Notre production agricole est fortement concentrée sur la production animale, notamment le lait et le porc. De son côté, le GIEC nous recommande fortement de réduire notre consommation de viande. Notre modèle d’agriculture risque fort de se heurter à un mur causé à la fois par les changements climatiques et par les changements dans nos habitudes de vie et de consommation.

Il ne s’agit pas de partir en guerre contre la production agricole et ses artisans. Il faut au contraire se préparer à les aider à faire les transitions nécessaires face aux changements climatiques. Il nous faudra, du même souffle, soutenir des modèles émergents de production, plus respectueux de l’environnement et plus viables compte tenu des défis à venir. Cela ne pourra se faire sans le soutien des consommateurs. Mais cela ne pourra pas se produire sans politiques gouvernementales vigoureuses et audacieuses pour soutenir une transition écologique. Nous ne pouvons demander aux seuls producteurs agricoles d’opérer les changements nécessaires : c’est une urgence qui concerne toute la société.

(1)https://www.ourcommons.ca/Content/Committee/421/AGRI/Reports/RP10508975/agrirp16/agrirp16-f.pdf

(2) https://www.ledevoir.com/environnement/753981/changements-climatiques-la-quete-d-eau-des-agriculteurs

(3) https://www.ledevoir.com/societe/transports-urbanisme/750615/urbanisme-les-nouvelles-banlieues-ont-soif?

(4) https://www.journaldemontreal.com/2022/09/10/les-fruits-et-legumes-importes-vont-nous-couter-une-beurree

(5) https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/desautels-le-dimanche/segments/chronique/165161/marie-france-abastado-production-maraichere-main-doeuvre

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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1 commentaire

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    Le dossier est tellement vaste qu’on ne saurait en faire le tour en quelques lignes. Une chose est sûre cependant : tant que notre nourriture sera soumise à la spéculation boursière, tant qu’on jugera intelligent de privilégier l’exportation à la consommation locale, nous continuerons à céder à d’autres le pouvoir sur notre survie.

    La production de denrées alimentaires doit se faire d’abord pour la consommation de ceux qui habitent le territoire, dans tous les secteurs de production. Elle doit aussi se faire de manière à assurer la pérennité des sources de production : la terre, l’eau, et les hommes et les femmes qui consacrent leur vie à nourrir le monde.

    La régie industrielle n’a pas d’affaire dans nos assiettes, et l’exportation ne doit plus être la priorité de l’UPA. Les solutions existent et sont appliquées par de nombreux agriculteurs, la plupart du temps des jeunes. Entreprises plus petites, circuits courts pour l’écoulement des récoltes, comme dans bien d’autres secteurs d’activité, la nouvelle génération est en voie de trouver de nouvelles manières de faire, efficaces et durables.

    Si seulement on voulait les laisser faire…

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