Société sans projet

Et je repars encore une fois. Ce coup-ci, c’est la surenchère qui m’a reparti la machine à pelleter les nuages. La surenchère de cadeaux qu’on nous agite sous le nez pour nous convaincre de vendre nos votes au plus offrant. J’ai eu un vertige en imaginant les chèques cadeaux envahir ma case postale, traînant derrière eux toute la machine de l’État qui consacre une énergie considérable à gérer des programmes et à imprimer lesdits chèques plutôt qu’à nous rêver un monde.

Ceuxzécelles qui me lisent depuis un moment la connaissent, mon utopie. Elle porte le doux nom de revenu citoyen (RC), ou celui plus prosaïque de revenu minimum garanti. Ça a le mérite d’être clair : vous êtes citoyen, votre apport à la société a une valeur quantifiable que l’État reconnaît en émettant à votre nom une prestation permanente et inconditionnelle, de votre naissance à votre mort.

C’est tout.

Bon, il y a bien quelques précisions à apporter, des limites à préciser, mais en gros, c’est ça. En tant que citoyen, vous recevez un montant de base, qu’il vous est loisible de bonifier par un travail rémunéré. Si votre job est vraiment payante, à un certain seuil, vous remboursez par vos impôts une partie plus ou moins importante du RC reçu. Avec un tel système, la plupart des programmes sociaux – aide sociale, assurance-chômage, congés parentaux et autres – deviennent inutiles. Je ne parle pas ici d’assurance-maladie, c’est un secteur à part.

Avant de me lancer des tomates, sachez que le concept a été testé dans quelques pays, et même ici au Canada dans les années 1970, avec des résultats qui donnent à réfléchir.

Pourquoi aujourd’hui?

Parce que nous faisons face à des enjeux majeurs, qui promettent de bouleverser les modèles de société que nous avons bâtis. Le climat joue avec nos nerfs, l’économie fabrique des nouveaux pauvres chaque jour, les taux de chômage frôlent le zéro absolu, on manque de bras partout, et on comprend de mieux en mieux qu’il faut ralentir, pour notre simple survie.

Qu’est-ce que le RC vient faire là-dedans? Voyons un peu. D’abord, la diminution du nombre de programmes pourrait libérer un nombre significatif de travailleurs qui n’auraient plus à en assurer la gestion. Des travailleurs désormais disponibles pour soulager un peu les entreprises en panne de main-d’œuvre. C’est marginal, mais bon.

Mais surtout, avec un revenu de base assuré, on ouvre une porte au ralenti. Imaginons une communauté où certains membres renonceraient à un travail rémunéré à temps plein pour consacrer une partie de leur temps à ce qu’on appelle le « travail invisible » (quelle horreur) : élever les enfants, accompagner les plus vulnérables, s’occuper de l’intendance domestique, soutenir l’entreprise familiale, développer des projets, prolonger ses études, etc. Ces citoyens contribueraient à la société d’une autre façon, moins économique et plus humaine, tout en maintenant un niveau de vie acceptable et digne.

Bien sûr, l’activité économique s’en trouverait probablement ralentie. Mais est-ce que nous n’étions pas d’accord pour dire qu’il faut ralentir? Que la décroissance (ça y est, j’ai écrit le mot en D!) est nécessaire? Je postule que le revenu citoyen est une manière de le faire sans que ça fasse trop mal. De réduire la pression, de ralentir la course qui nous burn-out, qui nous angoisse tellement que même les enfants dysfonctionnent.

Je vous l’avais dit que j’allais pelleter des nuages. Juste à écouter tous ceuxzetcelles qui à la veille des élections m’appellent leur fiston, c’est clair que ralentir n’est pas une option. Quand mon premier ministre en quête de continuité affirme sans rire que, pénurie de main-d’œuvre ou pas, on va repartir les grands chantiers, construire des écoles, des logements sociaux, des barrages, des usines à hydrogène, je sais que la croissance infinie n’est pas un non-sens scientifique, mais bien le seul rêve collectif qui nous reste.

À l’heure où les autobus de campagne bariolés sèment les promesses et les dollars, personne ne va prononcer le mot en D. Personne ne veut l’entendre. Mais devant les tristes listes d’épicerie qui nous tiennent lieu de projet de société, mon utopie ne me paraît pas plus folle que celle d’Éric Duhaime ou de François Legault.

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Pour creuser un peu le sujet :

https://www.ababord.org/Le-revenu-de-citoyennete

http://classiques.uqac.ca/contemporains/bernard_michel/Manifeste_revenu_citoyennete/Manifeste_revenu_citoyennete.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Revenu_de_base

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_applications_du_revenu_de_base

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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10 commentaires

  1. avatar Par : Isabelle Éthier

    Continue Éliane avec ton utopie remplie de réalisme! Idée intéressante que celle du Revenu citoyen. Sommes-nous vraiment rendu une société sans projet? Je crois que tout le monde a à coeur de se mobiliser autour des enjeux environnementaux. Le hic, c’est que ça doit passer par de la décroissance et cela n’est pas vendeur… Je sens par ailleurs un mouvement de fond chez la jeune génération en qui j’ai confiance, malgré certaines apparences parfois trompeuses… Le défi est de leur donner Espoir en leur capacité de changer le courant et d’oser le changement! Merci Éliane de faire réfléchir…

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Et j’entendais ce matin à la radio que les 18-34 ans se prononcent à près de 40% en faveur de Québec solidaire. Quoi qu’on pense de ce parti, ça démontre que le désir de changer les choses que tu évoques est bien réel. Alors comme Khalil Gibran l’a écrit, soyons l’arc qui portera leur flèche sur le vent du nouveau monde!

  2. avatar Par : Jean-François du Vallée

    J’adore. Revenir à une vie plus saine.
    Il faudrait que l’Humanité entière s’y mette. Mais le désir de consommer toujours plus de marchandises est très puissant. Passez une journée à l’entrée d’un Costco, vous verrez.

  3. avatar Par : Isabelle Éthier

    Il faudra que tu édites tous tes écrits Éliane, c’est tellement rempli de sens et de matière à réflexion…

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Tiens, tiens, tiens… voilà une idée qui germe. Chut, on n’est pas supposés en parler tout de suite!

  4. avatar Par : Norbert Spehner

    Intéressante réflexion, ma chère !

  5. avatar Par : Ginette Bisanti

    O.K. Je le dit tout bas, mais oui-oui-oui écris. Je sais que c’est un gros contrat juste de s’y mettre. Avec tout tes blogues, déjà tu as minimum le 1/3 d’un livre, sans parler de ce qui reste dans les tiroirs et surtout dans les tiroirs de ta tête blonde.
    Étant ta mère J’en ai vu et lu de tout ce qu’ il y a dans ton toi-même.

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