Lassitude et guérison

J’ai un aveu à vous faire. La lassitude m’est venue. Deux fois en quelques jours. Elle est venue avec le pape d’abord, puis elle est revenue avec un acronyme. Le pape a donné beaucoup de temps médiatique à la cause des Premières Nations, avec le meilleur et le pire dans les discours. L’acronyme, c’est sa croissance incontrôlée qui m’a envahie; je parle de diversité sexuelle ici. 2SLGBTQIA+[1], tel qu’utilisé par Manon Massé dans La Presse. C’est la formule la plus longue que j’aie lue à ce jour, et j’avoue que… la lassitude m’est venue. Jusqu’où faut-il fragmenter la diversité pour ne choquer personne?

Je n’en suis pas fière. Une crise d’antiwokisme, moi? Ben voyons donc. Pourtant, j’ai vraiment pensé, deux fois en quelques jours, qu’il serait temps que les minorités bafouées passent enfin à autre chose. Est-ce la fatigue pandémique? L’exténuement inflationniste? La vieillesse ennemie? La contamination par commentaires acerbes trop vus sur les médias sociaux? C’est néanmoins un fait : je me suis dit qu’il était temps d’arriver au temps de la guérison, que ça y est, on a compris, et qu’on peut avancer.

Ça n’a pas duré longtemps, heureusement. J’en remercie Boucar Diouf et la neuroscientifique Nafissa Ismail, qui m’ont rappelé ce que j’avais fâcheusement oublié. Madame Ismail m’a expliqué comment le cerveau réagit à un stress chronique. Sa structure même en est affectée, en particulier la zone qui détermine la prise de décision. Je vous invite d’ailleurs à écouter l’entrevue, c’est très instructif. Pour ceux qui ne l’écouteront pas, disons qu’en gros les dégâts peuvent être réversibles ou pas, selon la durée de l’agression et l’âge du stressé.

J’ai donc considéré les deux objets de ma lassitude, et j’ai trouvé des parallèles. Premières Nations ou diversité sexuelle, j’ai réalisé le poids écrasant de la charge collective qui incombe à ceux, celles et autres qui sortent de l’oppression et qui aspirent à un espace vital. J’ai imaginé un stress chronique à l’échelle d’un peuple ou d’une communauté, à l’échelle des siècles. J’ai ressenti, à partir de mes propres traumatismes si mineurs, combien il est important de ne pas tirer sur la fleur.

Le temps et rien d’autre

Il faut dire pour guérir. Pendant des siècles, la bonne société a défini qui avait droit au bonheur : il fallait être du côté des vainqueurs, des pouvoirs temporels et religieux, ne jamais déroger des conventions. Pendant des siècles, la mentalité coloniale et le conformisme moral ont été ce que les humains savaient faire de mieux, et tant pis pour les « faibles ». Pendant des siècles, on a pillé, pourchassé, colonisé, acculturé, effacé, assassiné.

Aujourd’hui, on commence à comprendre, mais le stress, lui, a été chronique pendant des siècles. Alors maintenant que la parole est libérée, laissons-lui donc le temps de prendre sa place, de digérer le traumatisme et de se choisir une voie à son rythme. Comme toujours, il y aura des excès, c’est le propre des balanciers d’avoir besoin d’allers-retours avant de se reposer au centre. Il est possible, tout humain étant humain par ailleurs, que quelques individus soient de mauvaise foi, qu’on entende des histoires d’exagération, d’abus, de wokisme extrême. C’est même probable.

Une chose est certaine : seulement après la prise de conscience, la prise de parole et la prise de contrôle de chacun sur sa propre vie, seulement après la reconnaissance collective des erreurs collectives, seulement après peut venir la cohabitation équitable entre humains enfin adultes de toutes les nations et de tous les sexes.

Ça ne peut pas prendre trop de temps, ça peut juste prendre le temps qu’il faut. À moi d’être patiente, à moi de laisser ce temps au temps. À moi d’écouter.

Et à nous tous de travailler fort pour que ce pays soit la maison de tous ceux qui l’habitent.

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Bonus

Je vous suggère ce texte d’Isabelle Picard, ethnologue, qui a contribué à ma réflexion :

https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2022-07-29/passer-a-autre-chose.php


[1]  Bispirituel, lesbienne, gai, bisexuel, transgenre, queer ou en questionnement, intersexué.e.s, asexué.e.s et d’autres orientations sexuelles et identités de genre.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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4 commentaires

  1. avatar Par : Norbert Spehner

    Comme bien d’autres luttes légitimes récupérées par les extrémismes au point de les rendre haïssables à d’aucuns (je pense au mot « féministe », par exemple ) le « wokisme » est devenu à bien des égardss la caricature de lui-même : écriture dite inclusive illisible! obsession des « genres », censure d’oeuvres littéraires, mots interdits comme ce « nègre » que je ne saurais voir, etc. etc…Que d’aberrations, d’excès, voire d’idioties…Il est temps de trouver l’équilibre et la raison pour défendre des luttes légitimes. La « victimisation » a assez duré…

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Et voilà les exemples des excès que j’ai évoqués. Le processus est en marche, et géré comme les humains font les choses, un peu n’importe comment!

  2. avatar Par : Roméo Bouchard

    Être systématiquement du côté des vaincus n’est guère mieux que de s’arranger pour être du côté des vainqueurs. À la longue, ce n’est pas sûr qu’on rend service aux victimes.
    L’important est de sortir de cette dynamique victimaire et d’enclencher une dynamique de respect et de collaboration. Une dynamique d’égalité et de solidarité. Une dynamique humaine. J’ai très hâte qu’on se définisse d’abord comme des êtres humains, des citoyens québécois et qu’on cesse cette surenchère d’étiquettes nombrilistes: ma peau, mon genre, mon statut de racisé, etc.
    On pourrait-tu être justes des êtres humains, des citoyens québécois de différentes coulleur, sexe et origines?

    • avatar Par : Éliane Vincent

      C’est exactement le sens de ma dernière phrase : travailler à ce que ce pays soit enfin une maison pour tout le monde. Mais pour en arriver là, il faut que la souffrance soit entendue. C’est ce bout-là qui peut engendrer la lassitude, mais qui est nécessaire.

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