La roue tourne

La pandémie aura eu quelques effets connexes, pas toujours agréables, mais celui qui m’est rentré dedans à la Saint-Jean avait tout pour me réjouir. Deux ans qu’on ne s’était pas vus. On n’allait pas manquer le party! Il y avait du monde à la fête jeudi soir. Comme dans le bon vieux temps d’avant 2020 : deux gars sur la scène avec des guitares et tout le talent qui va avec, des feux – trois feux, un par fête annulée et un pour la fête retrouvée –, de la bière, des gadgets qui allument dans le noir, du pop-corn gratis, des hot-dogs, des feux d’artifice, alouette!

Sur le terrain, du monde, du vrai monde, même pas virtuel et pas pantoute masqué, alea jacta est. Et c’est ce monde-là qui m’a fait réaliser à quel point la roue tourne. Avant la pandémie, j’ai fréquenté assidûment les veilles de 24 juin, la plupart du temps comme bénévole, parfois même sur la scène à nous chanter le Québécois à grands coups de Plume et de Colocs. J’ai monté des brochettes barbecue, je les ai fait cuire, je les ai vendues, j’ai consacré des matins à pavoiser le terrain pour que la visite soit bien accueillie. J’ai traversé quelques décennies avec mes concitoyens les soirs de solstice. Je connais la foule de Saint-Pacôme comme on connaît ses compatriotes, comme on se connaît quand on arrête sur le bord du trottoir pour se donner les dernières nouvelles, ou quand on se retrouve sur les mêmes comités pour faire avancer des projets.

Mais là, ce jeudi soir de fête après deux années de rien pantoute, j’avais devant moi plein de nouveau monde, du monde plus jeune que ceux que j’avais connus jeunes et qui ont vieilli en même temps que moi. Des gars, des filles et probablement quelques entre les deux, et surtout des enfants, plein d’enfants, des ribambelles d’enfants, comme dans les chansons! Ce monde-là, je l’ai pris en plein cœur grâce à une chose toute simple : le plaisir de se réunir au pied de la montagne en écoutant les guitares d’Anthony et de Samuel. Ils me jouaient des tounes juste assez différentes de mon répertoire de Saint-Jean habituel pour que je comprenne que la roue avait tourné, un tout petit peu.

Le décalage était subtil, mais j’ai senti le futur prendre le plancher, et c’était bien.

***

C’est sûr que ça tasse les vieux. C’est sûr qu’on aurait pu leur dire, nous qui étions là pas si longtemps avant, combien il faut de hot-dogs pour ne pas tomber en pénurie avant la nuit, ou leur rappeler que dans un tiroir informatique les attend la recette de sauce barbecue pour les brochettes, qui étaient presque devenues une tradition au village. On aurait pu leur dire comment on faisait dans le temps que c’était notre temps.

Mais en les voyant courir partout autant qu’on a couru, en les voyant transporter des caisses de liqueur d’un bout à l’autre du grand terrain, en me rappelant les gaffes mémorables que nous-mêmes on a faites, en entendant la bonne humeur généralisée partout autour de moi, j’ai simplement profité du moment. J’ai regardé les enfants rire et courir dans le décor fabuleux des pentes de la Côte-des-Chats, libres et beaux, comme dans la chanson de Léveillée. J’ai savouré cette énergie qui m’entourait et qui ressemblait à hier tout en ayant les deux pieds dans demain. J’ai laissé la roue tourner, mue par toute la force de la vie qui poursuit sa course éternelle.

Merci aux plus jeunes qui ont organisé la fête pour qu’elle leur ressemble, pour que leurs enfants se sentent au paradis en grimpant les pentes au foin long. Merci de prendre la place avec vos idées, vos envies, vos bonheurs. Parce que la roue doit tourner si on veut avancer. Je vais vous regarder aller, une main sur le cœur, en faisant taire ma voix de belle-mère pour que votre voix à vous puisse refaire ce monde.

Et si jamais vous avez besoin d’un coup de main…

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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6 commentaires

  1. avatar Par : Marie Marchand

    Éliane, tu m’a fait joyeusement pleurer mon amie à la plume libre comme le vent.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Un peu d’émotion, mesdames et messieurs, a chanté Ferland. Il avait bien raison, ça fait du bien!

  2. avatar Par : Ginette Bisanti

    Bin coudon c’ est en mai que J’ ai écrit. ah! la vieillesse…
    Vitement la relève!😀😀

  3. Merci pour cette tournée de la Fête, ça fait un bien énorme et j’ai vu courir toutes les générations !

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