Il est temps

Dans quelques jours, j’aurai 59 ans. Ma belle-sœur, qui a depuis longtemps épuisé sa réserve de gants blancs, ne manquerait pas de souligner qu’en fait, j’entamerai ma soixantième année. Comme tant d’autres avant moi, ça m’étonne. Moi? Déjà? Ben voyons donc. Dans ma tête, j’ai toujours 23 ans… comment la roue a-t-elle pu tourner autant sans que je m’en aperçoive?

Pourtant, elle a tourné, comme l’a sûrement pensé Galilée, lui aussi. Je commence à ressentir vaguement cette espèce d’obsolescence sociale programmée, comme un léger décalage avec la planète jeune. Comme si ce que je pensais avoir compris ne tenait plus la route.

Devant les idées neuves, j’ai ce réflexe millénaire de me cabrer avant d’écouter. Je trouve la musique insignifiante, le wokisme exagéré, le nationalisme en décrépitude, l’état du français déplorable, nos compétences en gestion collective carrément inexistantes. Et en même temps, j’ai assez de bagage dans ma besace pour comprendre qu’on n’est pas pire aujourd’hui qu’hier. Pas mieux non plus – et ça me surprend, parce que quand même, l’évolution –, mais pas pire.

Alors je me force à prendre le temps de comprendre, et vous savez quoi? J’y arrive parfois. Je n’admets pas tout, parce que tout n’est pas admissible, mais je vois bien comment l’histoire se répète – comment elle bégaie, disait paraît-il ce bon vieux Carl Marx. Du haut de mes six décennies, je peux nous regarder foncer dans les mêmes murs, mais aussi parfois les défoncer pour faire quelques pas en avant.

J’apprends à me tasser un peu, pour laisser la place aux p’tits nouveaux qui frappent à la porte de la vie. J’ai des choses à leur dire, mais eux ont des choses à vivre. Et si je suis rendue à penser des choses stupides comme « Dans mon temps, c’tait ben mieux… », eux ont les deux pieds dans leur propre temps, et ils doivent changer le monde, faire leurs propres gaffes comme nous avons fait les nôtres – et des belles! –, et accomplir ce qu’eux seuls peuvent accomplir : vivre leur vie. Ils écouteront ce que j’ai à dire, ou pas, et ils arriveront un jour à leur soixantième anniversaire, tout surpris.

Ça, c’est la vie.

Et si…

Tout ça a fort peu d’importance sur la marche du monde, mais si je fais grimper cette réflexion sur ma clôture, je trouve des similitudes qui me troublent.

Depuis la fin du XIXe siècle, à peu près, on a découvert en haut lieu comment assurer la richesse des plus riches en utilisant les plus pauvres comme force motrice. Rien de neuf sous le soleil, me direz-vous, mais l’application des dogmes capitalistes a poussé le système à des niveaux stratosphériques. Produire plus, assurer l’écoulement de la production excessive en salariant les ouvriers juste assez pour qu’ils puissent se la payer, et s’ils ne le peuvent pas, on normalise le crédit (il est loin, le temps de la prison pour dettes!). Et si le peuple ne consomme pas assez pour soutenir le niveau de vie des riches, il y a la publicité, la baguette magique du voisin gonflable.

Le capitalisme et l’économie de marché ont depuis longtemps dépassé la vitesse de croisière. Ça fait un bon moment qu’on ne croit plus au ruissellement magique de la richesse, comme si du haut de leur nuage argenté, les riches allaient faire pleuvoir les dollars tout naturellement dans les poches des pauvres, en bas, sur le trottoir. Ça ne marche pas de même, parlez-en aux pauvres.

Après l’âge d’or qui a vu le niveau de vie des populations occidentales tenir les promesses de Henry Ford, on a dû déchanter : à peine 100 ans après la Ford T, les inégalités sociales sont tout aussi grandes qu’avant, sinon plus. Ça ne ruisselle pas pantoute. En prime, on a trouvé le moyen de détruire notre propre écosystème. La biodiversité est en chute libre, l’air qu’on respire est saturé de cochonneries, et même l’eau de pluie n’est plus potable.

À moins d’aveuglement volontaire, il faut se rendre à l’évidence : notre mode de vie a fait son temps. Si on ne veut pas passer à l’Histoire comme l’espèce la plus stupide de l’Univers, il serait temps d’arrêter de se comporter collectivement comme de vieux croûtons qui refusent de se tasser devant les idées neuves. Comme le disait fort justement l’auteure et archéologue Fred Vargas : on s’est bien amusés, mais là, il est temps de faire le ménage. Parce que si on attend que la planète s’en charge, on risque de se retrouver nous-mêmes au fond du sac de la balayeuse comme de vulgaires acariens indésirables.

Alors, au risque de faire de l’âgisme sociétal, j’aimerais dire au capitalisme et à l’économie spéculative de tous les marchés : merci pour tout, mais ça va maintenant, tassez-vous. Déjà? Oh oui, déjà, et même enfin!

Je vous programme une obsolescence rapide et immédiate. Votre temps est passé; laissez la place au nouveau monde, par pitié. Pis laissez faire les conseils avisés, on peut s’en passer. Quitte à faire des gaffes. Parce que franchement, on n’a pas envie de suivre votre exemple.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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4 commentaires

  1. avatar Par : Gaston Lagacé

    Les vieux n’ont pas tout mauvais et les jeunes pas tout bon! Ta sagesse nous inspire à effectuer le tri approprié. Bienvenue à la nouvelle sexagénaire !! 😉

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Ma sagesse s’inspire de la tienne, mon cher Gaston, et de celle de tous les sages qui nous nourrissent la pensée.

      Quant à mon statut de sexagénaire, et quoi qu’en pense ma belle-sœur, je vais attendre l’an prochain avant de le revendiquer!

  2. avatar Par : Ginette Bisanti

    Et comme le disais si bien Jean Gabin:
    À 20 ans tu dis  » je sais, je sais  »
    …à 30 ans…à 40 ans…à 50 ans etc…
    Et maintenant que je suis vieux,
    je sais que je ne sais rien,
    mais Ça, je le sais bien

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