Et si on parlait d’éducation

L’actualité des derniers jours a mis le sujet de l’éducation sur la sellette. Cela a commencé avec la nouvelle de cette petite fille qui a été refusée à la maternelle 4 ans dans la même école que son frère parce qu’elle n’avait pas réussi un test d’admission. (1) Ensuite, le Centre de service scolaire des Chênes, à Drummondville, annonçait qu’il mettait fin aux programmes élitistes, donc à la ségrégation scolaire. (2). Enfin, Gregory Charles, dans une entrevue à La Presse, nous a fait part de ses idées en matière d’éducation, notamment sur la gratuité scolaire et sur la mixité des genres dans les classes. (3) Ce cri du cœur de la vedette a particulièrement soulevé l’attention et la critique.

L’opinion d’une vedette

Il va de soi que tout le monde a droit à son opinion sur l’éducation. Tout le monde, par contre, ne se verra pas accorder plusieurs paragraphes dans La Presse ou tout autre grand média pour l’exprimer. Il est également vrai que Gregory Charles a une certaine expérience du monde de l’enseignement. Cependant, je n’ai pu m’empêcher de voir naître en moi le désir que nos médias accordent autant sinon plus d’attention aux milliers d’enseignants et d’enseignantes dont c’est le métier jour après jour. Et surtout encore plus d’attention aux conclusions des recherches menées au Québec et à travers le monde sur le sujet de l’éducation. On peut être reconnaissant à Gregory Charles d’avoir relancer le débat sur l’éducation, mais nous devons souhaiter qu’il continue sur des bases solides et pas seulement sur des opinions basées sur l’expérience personnelle d’une vedette.

Mettre fin à la ségrégation scolaire et aux programmes élitistes

Le Centre de service scolaire des Chênes a mis fin aux programmes basés sur la sélection scolaire et, disons-le, c’est une excellente idée. Tant l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) (4) que le Conseil supérieur de l’éducation du Québec (5) ont dénoncé les méfaits d’un système scolaire basé sur la sélection et l’exclusion et fait la promotion d’une école inclusive. Pour reprendre les termes de l’OCDE : « Traditionnellement, les systèmes éducatifs opèrent un « tri » des élèves en fonction de leurs résultats. Les études consacrées à l’enseignement secondaire et primaire tendent à montrer que cette compartimentation accroît parfois les inégalités et les iniquités, en particulier si elle a lieu à un stade précoce du parcours scolaire. La répartition précoce peut en outre affaiblir l’ensemble des résultats.» Alors que dire quand on commence celle-ci dès la maternelle 4 ans! En d’autres mots, la recherche a démontré que le fait de réserver certains programmes ou certaines écoles aux élèves les plus performants apporte assez peu d’avantages à ces derniers, mais est grandement nuisible aux élèves en difficulté.

Les fausses bonnes idées de Gregory Charles

Parmi les idées énoncées par Gregory Charles, deux ont particulièrement retenu l’attention : le remise en cause de la gratuité scolaire et celle de la mixité des genres dans les classes.

Je passerai vite sur l’idée que le fait de mettre fin à la gratuité scolaire puisse favoriser la réussite scolaire des élèves, particulièrement des jeunes garçons en milieu défavorisé. Que des parents acceptent de payer des frais de scolarité en envoyant leurs enfants à l’école privée est un indice de l’intérêt certain de ces derniers pour l’éducation. Mais cela est probablement plus le résultat d’une expérience scolaire positive de ces parents et bien sûr de leur capacité de payer. Cet intérêt pour la scolarisation des enfants n’est sans doute pas sans effet positif sur la réussite des élèves. Or les parents de milieux défavorisés ont souvent une expérience négative de l’école qu’ils transmettent plus ou moins à leurs enfants. Mais il serait naïf de croire que de mettre fin à la gratuité scolaire pourrait changer cette perception.

L’idée de remettre en question la mixité des genres dans les classes, c’est-à-dire de séparer les garçons des filles, n’a pas non plus fait ses preuves. Cette idée est souvent reprise par le discours masculiniste sur l’éducation en y associant la supposée trop grande présence des femmes en enseignement pour expliquer le retard des garçons sur les filles. (6)

Or la très grande majorité des recherches et des analyses tant ici au Québec qu’à travers le monde ne conclut pas à des avantages pour la réussite des garçons.

« Les recherches effectuées dans différents contextes nationaux et les avis des experts présents à la Conférence de consensus révèlent ceci : bien que les écarts de réussite entre les garçons et les filles soient présents dans plusieurs systèmes éducatifs, et ce, depuis longtemps, ils sont relativement faibles. De plus, ces écarts ne semblent pas s’expliquer par des effets prétendument négatifs de la coéducation sur la performance des garçons, ni par la féminisation du personnel enseignant.» (7)

«Or le retour de la non-mixité à l’école apparaît davantage aujourd’hui comme une « distraction » que comme une innovation.» (8) Comme le souligne plusieurs experts, la réussite du plus grand nombre passe tout d’abord par un renouvellement des pratiques pédagogiques, par la formation du personnel enseignant à une pédagogie inclusive et adaptée à la diversité des élèves et par la présence adéquate de ressources, notamment de professionnel.les de l’éducation et de personnel de soutien. Reproduire et favoriser les stéréotypes de genres pourrait au contraire s’avérer néfaste pour la réussite des élèves. C’est ce que démontrent des recherches de la fin des années 1990 : « Les résultats de ces recherches ont permis de mettre en évidence que les élèves qui réussissent bien à l’école adhèrent moins aux stéréotypes sexuels que les élèves en difficulté, tant chez les filles que chez les garçons» (9)

De la vedette à l’expérience collective et à la recherche

L’expérience de Gregory Charles est indéniable et ne mérite pas d’être dévalorisée. Mais elle demeure néanmoins une expérience individuelle située dans un contexte particulier. Qu’elle soit énoncée par une vedette ne devrait pas nous faire oublier que des milliers d’enseignants et d’enseignantes ont aussi des expériences et qu’il n’en arrive pas nécessairement aux mêmes conclusions. Selon le Journal de Montréal, Gregory Charles, en entrevue avec Paul Arcand, aurait critiqué le système de sélection scolaire qui sévit même au Québec dans les écoles publiques. (10) Tant mieux si, sur cette question, son opinion personnelle correspond aux constats des nombreuses recherches sur la question.

Je rêve du jour où les médias auront des journalistes spécialisés en matière d’éducation et qu’ils suivront de près les avancées des recherches faites par des organismes comme le Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ) ou le Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES). Je rêve du jour où un avis du Conseil supérieur de l’éducation recevra autant sinon plus d’intérêt que les propos d’une vedette sur l’éducation. Je rêve d’un jour où l’on donnera la parole aux milliers d’enseignants et d’enseignantes qui se dévouent chaque jour dans les classes du Québec.

En plus des autres documents citées, voici un portrait de la situation fait par le Conseil supérieur de l’éducation en 1999. Je joins également le document synthèse plus court à lire : Pour une meilleure réussite scolaire des garçons et des filles https://www.cse.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/2020/02/50-0426-AV-meilleure-reussite-scolaire.pdf

Document synthèse : https://www.cse.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/1999/10/50-0426-SY-meilleure-reussite-scolaire.pdf

(1) : Journal de Québec, À 4 ans, une fillette est refusée après un test d’admission en maternelle au public https://www.journaldequebec.com/2022/04/22/refusee-apres-un-test-dadmission-pour-la-maternelle

(2) Le Devoir, Vers la fin des projets «élitistes» à l’école https://www.ledevoir.com/societe/703173/education-vers-la-fin-des-projets-elitistes-a-l-ecole

(3) La Presse, Le cri du cœur de Gregory Charles https://www.lapresse.ca/contexte/2022-04-24/education/le-cri-du-coeur-de-gregory-charles.php

(4) OCDE, Dix mesures pour une éducation équitable https://www.oecd.org/fr/education/scolaire/40176925.pdf

(5) Conseil supérieur de l’éducation, Pour une école riche de tous ses élèves https://www.cse.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/2017/10/50-0500-SO-ecole-riche-eleves.pdf

(6) Les arguments du discours masculiniste https://sisyphe.org/spip.php?article703

(7) CTREQ, Conférence de consensus `La mixité sociale et scolaire https://www.ctreq.qc.ca/wp-content/uploads/2021/07/Cahier-des-recommandations.pdf

(8) CTREQ, La mixité de genre en éducation : quelques implications des contextes éducatifs non mixtes pour la réussite scolaire et sociale des élèves https://www.ctreq.qc.ca/wp-content/uploads/2021/07/Textes-de-soutien-Mixite-des-genres.pdf

(9) Jacques Tondreau, Sauver les élèves du décrochage scolaire https://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2014-1-page-169.htm

(10) Journal de Montréal, Éducation: les idées de Gregory Charles vont à contre-courant https://www.journaldemontreal.com/2022/04/26/education-les-idees-de-gregory-charles-vont-a-contre-courant?fbclid=IwAR0kFVfOePa1CUwzCSJ7xhy2rCoKOmfqJ_hWOOG8gEIE_mTodV69Uixrs-Y

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
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L'auteur(e) de cet article :

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