Entre nomades et sédentaires

Attachez vos tuques, on va pelleter des nuages.

Depuis deux ans qu’on doit, sous peine d’intubation potentielle, limiter nos contacts avec nos frères humains, on a eu le temps de se regarder le nombril en profondeur. Une belle opportunité d’introspection, comme on n’en a pas souvent l’occasion dans nos vies habituellement mondialisées, clubmedisées, surmédiatisées. Si la connaissance de soi est le secret de la sagesse (Gnothi Seauton, vous connaisssez?[1]), on pourrait croire que l’humanité postcovid aurait fait un pas de géant vers la conscience universelle. Mais bon… il y a aussi l’extrême-droite qui a organisé la liberté en convois qui empêchent le monde de bouger… on n’en est pas à un paradoxe près.

Mais là n’est pas mon propos. Revenons-en à l’introspection. En faisant le bilan de la pandémie à l’échelle de mon moi-même, j’ai dû me rendre à l’évidence que je ne fais pas partie des victimes : ni moi ni personne proche de moi n’avons eu à être hospitalisés à cause du virus, mon statut de travailleuse autonome a fait que je n’ai pas eu à souffrir de l’isolement imposé aux salariés, et si j’ai eu à vivre le décès de mon père et la naissance de ma deuxième petite-fille dans des conditions un peu particulières, disons que les deux dernières années n’ont pas été si pénibles que ça pour moi. Je n’en retire aucun mérite, j’suis faite de même.

Je l’avoue encore une fois, je suis une sédentaire. Ce n’est pas très sexy.

À l’autre bout du spectre, il y a les nomades. Depuis que le monde est monde, les humains curieux se demandent ce qu’il y a de l’autre côté. Les sédentaires ont beau les traiter de tous les noms, les mettre en garde contre tous les dangers, on ne peut pas empêcher un nomade de partir. Heureusement d’ailleurs. Ce sont eux qui font les rencontres, qui ramènent les épices, qui apprennent de nouvelles techniques, d’autres façons de faire. Ce sont eux qui partagent les connaissances, qui donnent des nouvelles des autres mondes. C’est enrichissant pour l’humanité, même si les échanges se font trop souvent au prix du sang.

En contrepartie, ce qu’il y a de bien avec les gens comme moi, c’est qu’ils restent là. On peut arrêter les saluer en passant, ils sont toujours à la maison; on peut faire appel à leur mémoire, ils savent, parce qu’ils étaient là. Ils sont le ciment avec lequel on peut bâtir des civilisations, parce qu’ils ne bougent pas. On peut leur reprocher de manquer de curiosité, mais ce n’est pas tout à fait vrai : ils sont les oreilles avides qui recueillent les propos des nomades et qui les mélangent aux modes de vie locaux pour améliorer l’ordinaire. Sans eux, les nomades n’auraient nulle part où revenir, et nul auditoire pour écouter leurs récits héroïques. Ils sont la mémoire du monde, même s’ils risquent souvent de se replier sur eux-mêmes.

De tout pour faire ce monde

Je vous parle de ça parce qu’en ces temps troublés, on peine à reconnaître la richesse de la différence. On juge très vite ce qui ne nous ressemble pas, ce qui détonne dans le consensus. Choix vestimentaires, alimentaires ou de mode de vie, la différence choque les habitudes. On a tous déjà entendu les « Sont donc ben bizarres eux autres… en tout cas, moi je me méfie! ».

Je vous parle de ça parce que dans ma vie de sédentaire, deux nomades sont passés, qui ont mis beaucoup de couleur et de musique dans ma vie ces dernières années. Ils m’ont montré des points de vue auxquels je ne pensais pas, des tournures d’esprit qui m’ont bousculé quelques certitudes. En échange, je pense avoir fait un peu la même chose pour eux, parce qu’être sédentaire permet quand même d’apprendre deux ou trois choses sur la vie.

Et puis, la roue a tourné, et comme ce sont des nomades, ils sont repartis.

Après eux, il est resté une chaleur, quelques souvenirs heureux, et une expérience nourrie par la différence. Tout le monde a gagné, personne n’a perdu, et chacun a été un peu transformé, parce que nous avons partagé le meilleur de nous-mêmes

Ce qui me ramène à Gnothi Seauton, bien sûr. On se connaît un peu mieux après s’être frotté à la différence. Avec ce texte en forme de détour, je veux remercier ces nomades-là d’avoir enrichi ma vie. Et si jamais leur route dévie vers l’est, ils pourront s’arrêter en passant, il y aura une sédentaire pour les accueillir.


[1] Connais-toi toi-même : cette inscription figurait déjà au fronton du temple de Delphes, en Grèce, quatre siècles avant Jésus-Christ, c’est pas d’hier.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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4 commentaires

  1. avatar Par : Roméo Bouchard

    Bravo pour cette chronique particulièrement bien écrite et bien pensée, ce lien entre les sédentaires et les nomades si caractéristique de notre société.

  2. avatar Par : André Bonsang

    Bravo à la sédentaire de la part d’un ex nomade sédentarisé. Deux remarques : Le gnothi seauton est une formule du vieux Socrate.
    Ensuite, il me semble que le nomadisme est plus un signe de jeunesse et le sédentarisme rime plus avec la vieillesse.
    André, un peu plus à l’ouest

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci pour le complément socratique.

      Quant à l’âge, disons que je dois toujours avoir été une vieille personne dans mon cœur, parce que le nomadisme ne m’a jamais effleuré l’esprit!

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