En français? Pour quoi faire?

Le printemps est morose. Trop de virus, trop de guerre, trop de pessimisme économique, monsieur-et-madame-tout-le-monde en a ras le bol. Comme une cerise sur ce triste sundae, j’ai eu récemment une conversation avec quelqu’un que je connais depuis très peu de temps. On refaisait un peu le monde, entre copains, quand cet homme m’a posé une question qui m’a déstabilisée. « Pourquoi faudrait-il donc se battre pour le français? L’important, c’est de se comprendre et n’importe quelle langue fait l’affaire. Moi, j’aime tout le monde. »

Puisque tout le monde parle anglais, parlons anglais, ça ne change rien et c’est plus facile. Ce n’est pas la première fois que j’entends cet argument, et qu’on me dépeint le Canada français, Québec en tête, comme un Don Quichotte archaïque occupé à combattre les windmills avec une lance en carton et une passoire sur la tête. Mais cette fois, mon interlocuteur était Acadien, et je me suis sentie parfaitement démunie. Comment débattre de l’importance de préserver une culture francophone dans l’océan nord-américain si même un fils d’Évangéline n’en voit pas la pertinence?

Sur beaucoup de points, mon nouvel ami a pourtant raison. L’énergie qu’on dépense à voter des lois, à débattre, à réclamer, à se chicaner au réveillon ne serait-elle pas mieux utilisée si on la consacrait à – par exemple – combattre les inégalités sociales ou augmenter la productivité des entreprises? C’est vrai aussi que dans la grande harmonie multiculturelle canadienne, le Québec est un empêcheur de tourner en rond. Notre voix discordante dérange le train-train quotidien et l’assimilation douce des citoyens à la toute-puissance hégémonique de l’anglais. On fait tache, il faut bien le dire.

En français. Parce que.

J’ai failli abdiquer.

Ben non, pas abdiquer. Mais ramollir, tentée me dire, à l’instar de plusieurs, que toutes les langues se valent, que le contenu est plus important que le contenant et que l’attachement folklorique à ma langue n’est que sentimentalisme, que la loi du plus fort finira toujours par être la meilleure et que plus vite on embarquera dans le train, plus vite on pourra se concentrer sur les vraies affaires : l’économie, le PIB, la croissance, peut-être même éventuellement, si on y pense, l’environnement!

Et puis je me suis rappelé que j’ai aussi une autre amie, manitobaine celle-là, à qui j’ai donné quelques leçons de français. On lisait ensemble des textes de chansons ou des extraits de romans dont je décortiquais pour elle les subtilités de la langue. Je me suis rappelé toutes les fois où son cœur a fondu devant une expression ou une tournure de phrase particulière. Je cherchais des équivalents en anglais, pour éclairer sa lanterne. Souvent, je n’en trouvais aucun. Alors je prenais les mots un par un et j’en démontais l’histoire et la structure pour en expliquer la signification. Son amour du Québec a grandi au même rythme que sa compréhension de la langue et de son histoire.

Certaines expressions n’ont pas d’équivalent direct en anglais, parce qu’une langue est faite d’années à vivre un pays. Elle s’adapte à des réalités particulières, à des façons de concevoir le monde qui exigent qu’on crée des façons de le dire. Les langues autochtones ne sont pas conçues comme le français, elles n’expriment pas les mêmes réalités. Même chose pour les langues scandinaves ou africaines. Les langues portent des messages qui appartiennent à leurs locuteurs et sont modelées par leur compréhension de la réalité. Même notre français québécois a des couleurs et des mots qui ne sont pas les mêmes que sous le ciel d’Acadie, du Congo ou de la Bretagne.

Le français est une langue difficile, c’est vrai. Elle force le cerveau à des détours et à des questionnements quand on veut la coucher par écrit. Mais elle est aussi d’une subtilité infinie, qui permet à la pensée de s’envoler tout en nuances, d’explorer en profondeur la complexité des humains. Ses images sont époustouflantes de beauté et reflètent ce que nous sommes, avec nos accents différents, nos parlures spécifiques qui ajoutent à la richesse du monde. En ces temps où la diversité est célébrée dans tous les domaines, je me dis qu’il serait dommage que les humains se privent de celle-là.

Le français d’Amérique est une espèce en voie d’assimilation. Et s’il est de bon ton d’aimer tout le monde, comme me le disait mon nouveau copain, pourquoi ne pas aimer aussi cette langue magnifique? Comme le disait Brel, quand on n’a que l’amour, on a aussi le monde entier!

avatar

À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
Mot-clés : , , , .
Ajouter le Permalien à mes signets.
avatar

L'auteur(e) de cet article :

Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

Autres articles par le(la) même auteur(e)

6 commentaires

  1. avatar Par : François Chalifour

    Toutes les langues doivent durer car elles expriment des réalités différentes et que simplement tous les mots n’existent pas dans toutes les langues, on ne peut nommer toutes les choses et tous les concepts dans une seule langue. La création d’une langue est mystérieuse, pourquoi nomme-t-on tout et de façon si diverse, la langue exprime profondément la pensée de chaque groupe humain, elle est précieuse et on doit absolument la protéger

  2. avatar Par : Isabelle Éthier

    Encore une réflexion qui nous aide à réfléchir et à approfondir nos propres visions et opinions.

    Certaines expressions n’ont pas d’équivalent direct en anglais, parce qu’une langue est faite d’années à vivre un pays. Elle s’adapte à des réalités particulières, à des façons de concevoir le monde qui exigent qu’on crée des façons de le dire.

    Depuis les deux, trois dernières années, on découvre tranquillement la culture des amérindiens… Par ce texte, je comprends mieux pourquoi ces peuples cherchent à faire revivre leur langue, la garder bien vivante!

    Merci Éliane!

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Et je reconnais humblement que dans notre quête de la survie du français au Québec, on a échappé le dossier des Premières Nations et celui des francophones hors-Québec. Soutenons-nous les uns les autres!

  3. avatar Par : Marie Marchand

    Merci infiniment pour notre belle langue.

  4. avatar Par : Ginette Bisanti

    Je vote pour Brel: quand on a que l’ amour…

    Merci pour cette sensibilité à la culture universelle!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.