Dérive identitaire

Une fausse crise politisée

Il me semble que tout a commencé avec la fausse crise des accommodements raisonnables et son instrumentalisation politique par l’ADQ lors de l’élection générale de 2007. Ce dernier avait ainsi réussi à faire élire 41 députés et à devenir l’opposition officielle devant le Parti Québécois.

Car s’il y a bien une conclusion qu’on a assez vite escamotée, c’est bien qu’il n’y a jamais eu de véritable crise : « Le rapport conclut qu’il n’y a pas de véritable crise quant aux pratiques d’accommodements raisonnables au Québec et suggère que ce qui est rapporté dans les médias – à savoir que les minorités religieuses se voient accorder des avantages injustes et n’acceptent pas les valeurs dominantes du Québec – diffère de la réalité. » (1)

Mais peu importe les faits, les perceptions alimentées par les médias et instrumentalisées par certains partis politiques ont contribué à créer cette méfiance envers les nouveaux arrivants ou les immigrants de longue date.

Le terreau était déjà fertile pour alimenter une telle dérive identitaire. Une grande partie des Québécois et des Québécoises vivaient dans la frustration de deux défaites référendaires. Jacques Parizeau avait eu cette déclaration malheureuse sur «l’argent et les votes ethniques». Il n’en fallait pas plus pour convaincre une portion significative de nos concitoyennes et concitoyens que ces Québécois et ces Québécoises étaient en parti responsables de l`’échec référendaire. Cette déclaration a suscité la méfiance tant chez les Québécois dit de souche que chez ceux et celles issues de l’immigration. D’ailleurs, bien des militants et des militantes du Parti québécois, ont reçu très durement ces paroles de colère de Jacques Parizeau. (2)

Les événements du 11 septembre 2001 à New-York ont fort probablement aussi contribué à créer cette peur et cette méfiance, notamment à l’égard de Québécois et Québécoises de confession musulmane.

Nous et eux

Désormais, la scission entre le «eux» et le «nous» pouvait s’introduire dans le discours public. Désormais, il y avait comme deux sortes de Québécois et de Québécoises. Des personnes se sont fait dire de retourner chez elles alors qu’elles étaient nées au Québec. La couleur de la peau, des pratiques culturelles ou religieuses différentes ou un patronyme qui ne sonne pas trop québécois de souche sont des prétextes désormais suffisants pour justifier la méfiance et le rejet.

C’est ainsi que l’immigration est devenue un enjeu très politique. L’immigrant est devenu une menace envers nos façons de vivre, nos valeurs, notre culture et notre langue. Ainsi, avec le projet de Loi 96, les immigrants ont été désignés comme une menace à l’égard du français, notamment dans le cadre du programme de réunification des familles. Le Québec contrôle environ 65% de son immigration. Mais effectivement dans la portion qui reste, environ 50% des immigrants n’ont pas une connaissance suffisante du français en arrivant. Mais nous faire croire que quelques grands-mères qui viennent rejoindre leur famille ou que des enfants d’âge scolaire qui devront de toute façon aller à l’école française menacent notre langue relève de la démagogie. Oui, le français court un certain danger. C’est la force d’attraction mondiale de la langue anglaise qui en est la principale cause. On reste encore ici avec la terrible impression que nos concitoyens et concitoyennes sont utilisés comme bouc-émissaires. L’immigration est devenu un thème électoral qui sert à distinguer les partis les uns des autres et chacun lance en l’air son chiffre sur le nombre d’immigrants souhaitables au cours d’une année.

La Louisiane ou la version caquiste du Grand remplacement

En 2010, l’écrivain français Renaud Camus a popularisé l’idéologie du grand remplacement. «Le grand remplacement est l’idée voulant qu’un peuple « de souche » soit progressivement remplacé par une population qui lui est extérieure. On retrouve cette idée partout dans l’histoire » «Les mouvements d’extrême droite supposent souvent que le grand remplacement serait quelque chose d’organisé, d’orchestré par des élites, décrites comme multiculturalistes et globalistes, donc qu’il y a une forme de complot.» (3)

Plus ou moins subtilement, François Legault joue cette carte de la crainte du grand remplacement. Il n’est d’ailleurs pas le seul. Beaucoup de chroniqueurs et chroniqueuses, notamment de Québecor, utilisent abondamment ce thème. Ici l’ennemi tapi dans l’ombre est bien sûr le multiculturalisme canadien promu par le gouvernement fédéral dans le but de faire disparaitre la nation québécoise. Il est vrai que ce multiculturalisme peut être critiqué, que cette façon de percevoir l’organisation de la société n’est pas la seule.

Mais il est trop facile de faire de la lutte au multiculturalisme un combat contre toutes diversités culturelles et religieuses et de voir ainsi dans tout ce qui n’est pas canadien français une menace plutôt qu’une richesse et une façon de faire évoluer notre propre culture dans le respect de notre identité, de nos valeurs démocratiques et de notre langue.

Agiter l’épouvantail de la Louisiane devant nos yeux est une façon détournée de reformuler dans le contexte québécois l’idéologie que Grand remplacement. En 1920, la Louisiane a interdit l’usage de toute autre langue que l’anglais donnant ainsi un dur coup à la communauté francophone. Rien de comparable au Québec. Bien au contraire, avec la loi 101, depuis 1977, le français est devenu la langue obligatoire d’enseignement au primaire comme au secondaire pour les enfants des immigrants. À cet égard, la Charte de la langue française est une grande réussite pour la préservation du français au Québec.

D’Allemagne et Vallières nous avaient mis en garde

André D’Allemagne, un des premiers indépendantistes québécois, expliquait ainsi la xénophobie qu’il percevait dans notre société : «Humilié par la suprématie anglo-saxonne, susceptible comme tous les minoritaires, conscient de ses faiblesses et de ses lacunes devant lesquelles il se sent impuissant, le Québécois se replie sur lui-même et considère tout étranger, tout nouveau venu comme un perturbateur […]. Par la suite de sa faiblesse et de son sentiment de vivre en perpétuel danger, le peuple québécois cherche donc à se protéger en se repliant sur lui-même, dans une réaction d’hostilité envers le reste du monde. »  Cité dans La grande déception de Francis Boucher, pages 133 et 134 (André d’Allemagne, Le colonialisme au Québec, Édition Lux, 2000, pages 104-105.)

Pierre Vallières allaient encore plus loin dans sa préface de 1994 à son célèbre livre : « Pas question donc de révolution sociale dans cette conception nationaliste de la souveraineté. À l’opposé, dans la conception révolutionnaire et progressiste de l’indépendance, c’est la collectivité dans son ensemble, pluraliste, pluriclassiste, pluriethnique, pluriconfessionnelle, pluriculturelle, plurilinguistique, qui fonde la souveraineté et l’autodétermination de la nation politique. Celle-ci est librement définie et voulue par les nations, communautés et groupes sociaux qui la consti­tuent, à travers la construction communautaire d’un pro­jet de société forcément décentralisé et pluraliste. Tel était le projet de la gauche des années soixante, dont N… blancs d’Amérique et le FLQ furent, à l’époque, les pro­moteurs. Tel devrait être aujourd’hui le projet des forces démocratiques, car ce serait pour elles agir en conformité avec leurs principes: donner priorité dans le Québec du XXIe siècle aux droits sociaux, politiques et culturels de tous les citoyens égaux du Québec, plutôt qu’aux seuls droits linguistiques de la majorité ethnique «de souche».
Quoi qu’en disent les ténors néo-libéraux du natio­nalisme québécois des années quatre-vingt-dix, et tout acquis que soient ces derniers aux exigences du libre-­échange, de la mondialisation et du pluralisme politique, les idées d’État-nation, d’unilinguisme et d’intégration ethnique dont ils se réclament, les conduisent à privilé­gier l’État culturellement homogène et à pratiquer une sorte d’apartheid linguistique et même social qui les empêche de faire reposer le projet de sécession du Québec sur un véritable consensus «national» entre toutes les parties concernées, c’est-à-dire dans le cas sin­gulier du Québec: la majorité francophone, la minorité anglophone, les peuples autochtones et métis, les commu­nautés juive, italienne, noire, asiatique, etc.»

Et Vallières concluait : « Voilà d’ailleurs pourquoi le risque reste grand au Québec de voir le nationalisme des francophones «pure laine» se pervertir en une forme dégénérative, xénophobe ou raciste, du sentiment populaire

J’ai toujours pensé que le mot «racisme» devait être utilisé avec parcimonie et beaucoup de précaution tout en ayant le courage de dénoncer les situations qui relèvent effectivement du racisme. Très souvent le mot «xénophobie» est plus approprié pour décrire certains comportements ou certaines attitudes.

Mais une politique basée sur la méfiance de l’autre et sur le refus de composer avec la diversité culturelle ou religieuse me semble un terreau fertile pour voir apparaitre des comportements xénophobes et racistes. Et le Québec d’aujourd’hui n’échappe pas à cette tendance.

(1) https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/la-commission-bouchard-taylor-sur-les-accommodements-raisonnables-au-quebec-2007-2008

(2) Le livre de Francis Boucher, La grande déception comporte de nombreux témoignages de militants et militantes péquistes issus de l’immigration et qui sont sentis rejetés par ces propos

(3) https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/samedi-et-rien-d-autre/segments/entrevue/113036/grand-remplacement-immigration-benjamin-ducol-

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
Cet article a été publié sous le thème Politique.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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4 commentaires

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    Il faut le dire et le redire : migrer est une expérience difficile, et tomber en amour avec sa société d’accueil ne va pas de soi, surtout si les cultures qui se rencontrent sont très différentes l’une de l’autre.

    Boucar Diouf parlait de responsabilité mutuelle : l’immigrant doit s’adapter, et le «de souche» doit accueillir. Et si l’accueil est chaleureux, patient et aimant, l’intégration se fera par désir et non par obligation. Les cultures se mêleront et s’enrichiront l’une l’autre, pour le plus grand bonheur de tous.

    S’il n’y avait pas eu chez nous une arrivée massive de «maudits wops» dans la première moitié du XXe siècle, il manquerait sur nos tables combien de meilleure-sauce-à-spag-au-monde-parce-c’est-celle-de-ma-mère?

    • avatar Par : Pierre Jobin

      Oui, Boucar a raison. Il nous faut accueillir et l’immigrant doit s’adapter. Mon problème avec l’affirmation de Boucar, c’est qu’elle peut vouloir dire n’importe quoi et son contraire. L’africaine qui se promène dans les rues du quartier Hochelaga avec ses magnifiques robes colorées n’a pas à s’adapter à nos modes vestimentaires qui sont d’ailleurs changeantes. Mais elle devra bien sûr s’adapter à la rigueur de nos hivers. Elle devra s’adapter à nos lois et nos valeurs démocratiques et, si ce n’est pas déjà le cas, apprendre le français. Mais rien ne l’oblige à adopter notre culture, nos us et coutumes, nos habitudes alimentaires, notre façon de concevoir nos rapports à la religion, etc. D’ailleurs, cela n’est pas uniforme parmi les québécois de souche. Même entre « nous », nous vivons de la diversité.

      Et pour l’accueil, cela demande aussi une réflexion. J’ai des connaissances qui sont végétariens. Quand je les reçois à la maison, je ne m’installe pas au BBQ avec un gros steak.

      Bref, quand on demande à l’immigrant de s’adapter, qu’est-ce qu’on lui demande au juste. Et qu’est-ce qui est raisonnable de demander à ceux et celles qui accueillent.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Tu as raison, Pierre, le diable est dans les détails et les beaux principes présument de la bonne foi de tous. C’est un beau rêve difficile à réaliser, et seul le temps et la bonne volonté transforment les «maudits wops» en super voisins, et parfois même en amoureux – et je sais de quoi je parle!

      Heureusement, je note que les enfants de l’an 2000 sont plus perméables à la diversité, ils baignent dedans et la cohabitation semble plus facile, surtout si les parents sont eux-mêmes des vecteurs d’accueil. Me voilà bien optimiste!

  2. avatar Par : Pierre Jobin

    Tu as tout à fait raison à propos des jeunes générations. Elles semblent vivre beaucoup plus confortablement avec la diversité ethnique, culturelle et religieuse.

    C’est ainsi que les sondages montrent un appui beaucoup moins grand des jeunes à l’égard de la Loi 21. Cet écart se mesure également entre les milieux urbains plus en contact avec la diversité et des régions comme l’est du Québec moins en contact avec l’immigration. Les préjugées et les craintes tombent souvent avec la fréquentation, la connaissance et la reconnaissance de la différence.

    Et oui, que serions-nous sans les spaghettis à la Bolognaise et la pizza ?

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