Avec pas de masque[1]

Nous y sommes. Croyants ou pas de la grande pandémie, pratiquants ou pas de la distanciation, partisans ou pas de la vaccination simple, double, triple, quadruple, alouette, nous y sommes, et Facebook déborde de photos cinq-minutes-avant-minuit ou du lendemain-qui-chante la face à l’air dans le rayon des légumes. En attendant la ixième vague, bien sûr, à laquelle tout le monde s’attend en prétendant ne pas y croire.

Deux années atypiques, faites d’inquiétudes, d’obstinations et de points de presse, deux années où on nous a tous tenus en laisse, et puis voilà, l’heure de la libération a sonné. Êtes-vous contents? Et moi? Ben oui, je suis contente de nous revoir la binette, surtout que l’été s’en vient! Ça va quand même être plus facile de manger un cornet sans ce foutu bout de plastique bleu à bretelles!

Cela dit, on reprend pied sur un drôle de navire… Une conjoncture colossale qui aligne la crise environnementale qui nous force – déjà violemment – à sortir de notre mode de vie confortable esclave du pétrole, un déséquilibre générationnel qui déconstruit le marché de l’emploi, et l’inflation galopante qui découle des deux premiers. Le stress accumulé par les contraintes de la pandémie, et qui devrait se libérer joyeusement avec la fin du masque obligatoire, semble au contraire recevoir une dose de rappel. Sur toutes les tribunes, on parle d’anxiété généralisée. Il suffit de parcourir n’importe lequel des réseaux sociaux pour ressentir la frustration des citoyen.nes. Ça part en vrille pour des peccadilles, de Montréal-Nord jusqu’à l’Ukraine. Voyez Buffalo, par plus tard qu’hier, et encore la Californie aujourd’hui. On ne s’endure plus.

La cerise sur ce sundae, c’est que juste au moment où on nous libère le mental de la pandémie, l’inflation se libère elle aussi. Le gaz à 2,15 $, c’est ce que les environnementalistes réclament depuis des décennies, mais quand il s’agit d’attacher la roulotte au pick-up, la conscience verte fait place à la colère noire. Même si c’est vrai qu’il faut que le pétrole soit hors de prix pour forcer la transition vers d’autres formes d’énergie plus viables. Même si la décroissance est nécessaire pour continuer à vivre sur notre planète.

Nécessaire, oui.

Le problème, c’est pendant. Avant la décroissance, c’est le party de notre côté du monde; après la décroissance, ben on a un nouveau mode de vie. Mais pendant, oh! pendant…

Ça peut se passer comme dans les contes de fées. Avec une transition planifiée, une certaine équité dans la répartition des changements à opérer, un certain sens de la pérennité pour notre espèce et sa planète.

Ça peut aussi se passer dans la frustration, parce que le changement, on n’aime pas ça. Surtout que ce changement-là va être assez drastique, et qu’il se fera de gré ou de force.

D’ailleurs, à voir aller le monde, on dirait bien que ça sera de force. Ce qui ajoute à l’anxiété générale. Serait-ce possible alors d’y voir la source de la montée des gouvernements autoritaires un peu partout? Avec un peu de psychologie à cinq cennes, on pourrait se dire que les inquiets que nous sommes ont besoin d’être rassurés, et quoi de plus rassurant qu’un bon père de famille qui sait ce qui est bon pour nous, et qui s’arrange pour nous le donner? Ça marche, pourquoi se priver? Partout, les électeurs votent pour « la loi et l’ordre » chantée par de tels papas-gâteaux. En Europe, au Proche-Orient, en Asie bien sûr, les gouvernements sont de plus en plus autoritaires. Et ça se rapproche de nous : nos voisins du sud sont encore empêtrés dans les conséquences de leur quarante-cinquième présidence; même chez nous, les discours libertariens trouvent de plus en plus d’oreilles attentives, et les partis les plus conservateurs poussent comme des champignons.

Ralentir

Les humains sont à la croisée des chemins. Serons-nous à l’image de notre image de rois de la création? Saurons-nous reconnaître ce qui est bon pour nous et faire les choix qui s’imposent, sereinement? Parce que c’est vrai que ça fait peur. On dirait qu’il faut tout gérer en même temps : l’environnement, la pénurie de main-d’œuvre, l’inflation, le vieillissement de la population…

Devant toutes ces raisons d’être anxieuse, je brandis pourtant toujours l’étendard de l’utopie. Permettez-moi de partager cette utopie avec vous, le temps de se dire que les humains ont souvent réalisé de grandes choses quand ils ont été mis au pied du mur. Alors pourquoi pas cette fois encore?

Je souhaite que nous trouvions l’art de prendre une bouchée à la fois, que nous retrouvions le plaisir de vivre sans effet wow. Je souhaite que nos rêves trouvent leur réalité sous nos pieds. Je souhaite que ralentir ne soit plus perçu comme une défaite. Ainsi soit-il.


[1] Mes excuses pour le gag facile

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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8 commentaires

  1. avatar Par : Roméo Bouchard

    On dirait qu’il faut tout gérer en même temps
    Très juste.
    Il faut surtout construire un nouveau monde de proximité, presque revenir en arrière au temps des petites villes ou villages serrées, entourés de champs et d’arbres nourriciers, avec les fêtes saisonnières.
    C’est plus trippant que gérer.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Trippant, oui, je suis d’accord! Mais ce « retour en arrière » braque les gens qui refusent le « retour à la préhistoire »… C’est pourtant au contraire un vrai bond en avant dans un monde qu’on aurait libéré des aberrations de la société de consommation. Pas facile de faire accepter ça à nos cerveaux lessivés par la croissance infinie.

  2. avatar Par : Marie Marchand

    Juste tellement vrai!

  3. avatar Par : Isabelle Éthier

    Merci Éliane. Oui, réapprendre à vivre notre quotidien sans effet wow. Ça prend une bonne dose d’humilité ! Lâche pas ta plume!

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci Isabelle, et désolée pour le délai à publier ta réponse qui était tombée dans les limbes…

  4. avatar Par : Ginette Bisanti

    Dans mon petit monde réduit de dame en résidence, je peux assurer qu’ il est possible d’ être heureux avec beaucoup moins.
    Par nécessité, c’est vrai, mais encore je me déteste du trop pour rien. L’ âge à fait son chemin et m’ a montré la simplicité.
    J’ en suis fier. Mes valeurs sont plus solides.

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