Une longue histoire

Il y a quarante-cinq ans, j’entamais un long combat, sans doute le plus long de ma vie puisqu’il se poursuit à ce jour.  J’avais vingt ans et j’étais persuadé que je devais connaître tout de mes origines.  En 1956, à l’âge de deux mois, j’ai été adopté par une famille composée de Marcel Lachaine (père adoptif) et de Yvette Émard (mère adoptive).  À l’époque, une femme ne peut élever un enfant seul. Elle doit vivre en couple avec un homme.  En fait, dans ce passé pas si lointain, les femmes ne sont pas des citoyennes de seconde zone. Elles ne sont pas citoyennes du tout, point final.  Ma mère biologique a donc dû se résoudre à me laisser dans une crèche.

En 1976, j’entre en contact avec les services sociaux responsables des archives et des dossiers d’adoption.  Évidemment, je me retrouve en face d’une forteresse.  Mon premier contact est pour le moins démotivant.  À mon questionnement concernant mes origines, une travailleuse sociale me répond par une question : vous n’avez point trouver le bonheur dans votre famille adoptive?  Finalement, après moult explications notamment concernant le fait qu’il soit toujours embêtant pendant une visite chez le médecin de ne pas être en mesure de répondre à la question : « avez-vous des antécédents familiaux d’ordre médical? »  Et après plusieurs minutes, elle accepte de me référer à une religieuse à la retraite qui a œuvré dans des crèches à la période de mon adoption.  Je me mets donc en frais de contacter la religieuse en question.  De prime abord, elle aborde la question du « vous n’étiez point heureux dans votre famille adoptive? ». Elle remet ensuite la marmite sur le feu en m’entretenant de sa longue expérience auprès des enfants laissés en adoption. Elle ajoute et insiste sur le fait que ces femmes qui laissaient leurs enfants n’étaient…comment dire… « pas très recommandables ou pour être franche pas très fréquentables.’

Une douche froide sur mes ambitions de découvrir mes origines, c’est vraiment le moins que l’on puisse dire.  J’ai mis le projet en veilleuse pendant plusieurs mois.  D’abord, j’ai été surpris par l’étanchéité de la forteresse. De plus, apprendre que le système considérait alors ces femmes au mieux comme des filles perdues et au pire comme des personnes aux mœurs légères m’a fait sombrer dans un profond cafard existentiel. Qu’une recherche sur ses origines biologiques devienne une occasion scabreuse pour mettre en doute la vertu de ces personnes dépassait tout entendement.  Enfin, quel secret si important cherchait-on à protéger, à cacher, une telle entreprise justifiait en soi de revenir à l’attaque avec encore plus de détermination.

Je me suis donc remis au travail en multipliant les demandes d’accès à l’information auprès des différents services sociaux.  Au bout du compte et plusieurs années plus tard, en 2003 pour être exact, on m’accorde finalement un entretien téléphonique.  Un travailleur social me confirme deux choses, ma mère biologique est originaire du Saguenay-Lac-Saint-Jean et mon père biologique est originaire d’Écosse au Royaume-Uni.  Tout le reste du dossier est couvert par le sceau de la confidentialité.  Bien qu’il n’existe aucune mention de non-contact souhaité, il est apparemment impossible pour moi d’entrer en relation avec eux. Mon projet de faire la lumière sur mes origines a donc été mis sur pause jusqu’à tout récemment.

En vingt-sept ans, il me faut avouer que bien que l’arrivée de ces nouvelles informations furent une source de joie, elles étaient bien peu de chose en fin de compte.  En 2017, la loi 113 viendra gonfler tous les espoirs des gens qui, comme moi, recherchent leurs origines.  Donc, en 2019, avec l’aide et les encouragements de mes filles, j’ai refait une demande d’accès à l’information pour obtenir mon dossier en entier.  La première réponse du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-sud de l’Île-de-Montréal a été plus que décevante.  J’y ai appris le nom de ma mère biologique : Madelaine Tremblay.  Encore une fois, c’est mince.  J’ai donc fait une autre demande pour obtenir le dossier complet et j’ai reçu, quelques semaines plus tard, un dossier avec un peu plus d’informations, mais rien qui puisse me permettre de retrouver leurs traces.  Je passerai bientôt un test ADN pour être en mesure de faire davantage de recoupements.

La conclusion partielle de cette longue aventure est qu’encore aujourd’hui, je me sens encore sous le vocable des enfants de la honte, des enfants du péché, des enfants illégitimes.  Il existe encore un mur du secret.  Est-il de nature idéologique, politique, religieuse ou légale? Un mélange de tout cela? Je l’ignore.  Ce que je sais cependant de façon certaine c’est que tous ces dossiers qui devaient passer du statut confidentiel au statut public tel que promis par le législateur n’était en fait que de la poudre aux yeux…

Enfin, un autre détail qui revêt une très grande importance : si le CIUSSS, en tentant de retracer vos parents biologiques, échoue dans leur tentative, l’échec est alors considéré comme un refus de contact et entraîne la non-divulgation de toute information qui pourrait être de nature à vous révéler un lieu, un point géographique ou encore le dernier endroit connu de la présence de vos parents biologiques.  Plusieurs personnes dans mon cas ont engagé, à grand frais, des agences d’investigation afin de trouver des réponses.  Je ne peux m’empêcher de croire que, pour maintenir ce mur du secret, les poissons que l’on tente de cacher doivent être énormes.

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À propos de l'auteur : Pierre Lachaine

Je suis un marin et un historien dans l'âme. Montréalais d'origine, j'ai vécu le Montréal communautaire des petits quartiers tissés serrés et solidifiés à l'huile de Saint-Joseph. J''aime bien les voyages dans le temps, les retours dans le passé, les introspections au présent et les projections dans le futur. Voilà ce que je vous propose bien humblement, partager avec vous mes réflexions, mes espoirs et mes coups de cœur sur l'ensemble des activités humaines dans la spirale temporelle. Pierre Lachaine
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