Souveraineté alimentaire et autonomie locale et régionale.

Depuis quelques jours, j’ai eu l’occasion de participer à plusieurs événements virtuels ayant pour thème l’autonomie locale et régionale et la souveraineté alimentaire.

Saviez-vous que le Bas-St-Laurent est devenu la première FabRégion au Canada et c’est ainsi engagé sur la route qui devrait la conduire à atteindre 50 % d’autonomie alimentaire, énergétique et manufacturière d’ici 2054 ? Le projet ne vise pas une totale autarcie et la suppression de tout échange commercial avec l’extérieur de la région. Mais il vise à développer une capacité de production autonome dans chacun des secteurs énumérés, notamment en favorisant les circuits courts et les relations le plus directes possibles entre les producteurs et les consommateurs.

Par le passé, nous avons été habitué à des unités de productions gigantesques, particulièrement dans le domaine manufacturier. Une production à plus petite échelle était souvent considérée comme artisanale avec les avantages, mais aussi les limites de ce genre de production. Le développement de nouvelles technologies comme l’impression 3D ou la découpeuse laser nous permet maintenant d’imaginer une production efficace et à plus petite échelle. On entrevoit facilement les avantages de cette nouvelle technologie : une capacité de production qui répond à des besoins spécifiques et qui ne requiert pas des infrastructures industrielles gigantesques. On vient peut-être de découvrir ce qui faisait rêver l’économiste britannique Ernst Friedrich Schumacher dans Small Is Beautiful – Une société à la mesure de l’homme.

Du côté de l’autonomie énergétique, les possibilités sont également nombreuses en commençant par les investissements en efficacité énergétique, les moyens de transport collectif, la production d’énergie renouvelable à petite échelle, l’utilisation de la bio-masse, etc.

Souveraineté alimentaire

Selon Via Campesina, un mouvement paysan qui a inspiré ici l’union paysanne, «La souveraineté alimentaire est le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée produite avec des méthodes durables, et le droit des peuples de définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires

La souveraineté alimentaire va de pair avec une plus grande autonomie locale et régionale dans la production de denrées. Selon l’Union paysanne comme Via Campesina, elle s’appuie sur sept piliers. Vous en trouverez la liste plus bas.

Mais une chose m’a particulièrement frappé, c’est l’idée de la proximité entre les producteurs et les consommateurs. Lorsque je suis arrivé de ma ville natale en milieu rural, une des choses qui m’avait particulièrement étonné était l’absence quasi totale de marchés publics. Je transportais naïvement avec moi cette idée bucolique d’une campagne où on pouvait s’arrêter à tous les kilomètres pour acheter des fruits et des légumes frais. Or rien de tout cela ne s’offrait à mon regard sinon d’immenses fermes laitières et de grosses porcheries. Depuis quelques années, ce paysage change. Grâce à des petits maraîchers ou à des organisations comme la Coop des Champs, l’offre de légumes en saison devient de plus en plus abordable. Le Placoteux annonçait que 2020 avait été une bonne année pour les maraîchers du Kamouraska. Il semblerait que la pandémie et le confinement a eu des effets bénéfiques sur les petites entreprises locales et les petits producteurs en auraient bénéficier.

Mais tout n’est pas au beau fixe. Pour atteindre cette souveraineté alimentaire, il reste beaucoup à faire. Les petits producteurs agricoles font encore face à des défis énormes. Comme le soulignait Véronique Bouchard, autrice du livre Cuisiner sans recettes : Guide de résilience alimentaire, dans une entrevue avec Émilise Lessard-Therrien, députée de Québec Solidaire, cette autonomie alimentaire doit passer par un changement de certaines de nos habitudes alimentaires. Des tomates et des fraises en plein mois de décembre, cela a un coût financier et environnemental. Il nous faut réapprendre à cuisiner les légumes de saisons ainsi l’art de la conservation et de la transformation des aliments.

Le gouvernement vient juste d’annoncer une subvention de 23 millions de dollars aux Serres Demers pour un projet qui va occuper la superficie d’une vingtaine de terrains de football. Plus de 40 % des coûts d’électricité seront admissibles à un remboursement. Ce genre de méga projet en plus de drainer des sommes considérables ainsi que d’entrainer un gaspillage d’énergie éhonté n’aide en rien le développement d’une autonomie locale et régionale en matière de production alimentaire. Alors que nous sommes prêts à subventionner à coût de millions de dollars des mégaprojets souvent très énergivores, nos petits producteurs locaux manquent de soutien financier pour investir dans de petites infrastructures à grandeur humaine comme des petites serres qui permettent d’allonger la saison avec peu ou pas d’énergie à part celle du soleil, des petits abattoirs de proximité, de l’aide à la mise en marché ou à la conservation et transformation des récoltes.

Espérons qu’au sortir de cette pandémie, nous conserverons certaines habitudes comme celle d’encourager nos producteurs et nos entreprises locales. Mais espérons également que la stratégie d’autonomie alimentaire prônée par la CAQ ne se concentre pas uniquement sur d’immenses projets qui seront peut-être une piste de solution pour atteindre une certaine autonomie alimentaire au Québec, mais qui laisseront de côté la presque totalité des régions du Québec au profit de quelques grandes localités urbaines.

LES SEPTS PILIERS DE LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE

(Tiré du site de l’Union paysanne)

  1. Mettre l’accent sur les besoins alimentaires des peuples
    • Mettre les besoins alimentaires des populations au cœur des politiques
    • Insister sur le fait que les aliments sont plus que de simples biens de consommation
  2. Parfaire les connaissances et les compétences
    • Tirer profit des savoirs traditionnels
    • Utiliser la recherche pour appuyer ces savoirs et les transmettre aux générations futures
    • Rejeter les technologies qui minent ou contaminent les systèmes alimentaires locaux
  3. Travailler en harmonie avec la nature
    • Optimiser les contributions des écosystèmes
    • Priser la résilience
  4. Valoriser les fournisseurs d’aliments
    • Soutenir les modes de subsistance durables
    • Honorer le travail de tous les fournisseurs d’aliments
  5. Circonscrire les systèmes alimentaires à une échelle locale, régionale
    • Réduire la distance entre les fournisseurs d’aliments et les consommateurs
    • Rejeter le dumping et l’aide alimentaire mal adaptée
    • Résister à la dépendance envers les entreprises transnationales et irresponsables
  6. Implanter le contrôle localement
    • Donner le contrôle aux fournisseurs d’aliments locaux
    • Reconnaître la nécessité d’habiter et de partager les territoires
    • Combattre la privatisation des ressources naturelles
  7. Reconnaître le caractère sacré des aliments
    • Reconnaître que les aliments sont un cadeau de la vie et qu’ils ne doivent pas être gaspillés
    • Faire valoir le fait que les aliments ne sont pas des marchandises

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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4 commentaires

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    Je suis heureuse de voir que ce discours est toujours d’actualité, mais comme ces choses sont longues à arriver!

    C’est en 2002 que Roméo Bouchard a publicé chez Écosociété son Plaidoyer pour une agriculture paysanne. Toute cette philosophie y était déjà longuement proposée. J’y avais vu à l’époque un système d’une logique sans faille, et depuis j’en ai fait la promotion avec l’impression de prêcher dans le désert.

    Les premiers fermiers de famille sont arrivés vers 2010 et cette formule semble avoir enfin le vent dans les voiles chez nous. Le projet des Jardins du clocher à Saint-Pacôme en est la suite logique, une façon de pérenniser la consommation de produits frais et locaux sur l’année complète.

    Il y a enfin du concret et je commence à me dire qu’on pourrait bien un de ces quatre retrouver notre pouvoir sur notre assiette. Parce que la Californie brûle un peu plus chaque année… alors les fraises en janvier vont peut-être se faire rare. Autant congeler les nôtres et en profiter toute l’année!

    • avatar Par : Pierre Jobin

      Nous devons beaucoup à Roméo Bouchard et à l’Union paysanne sur cette question. Roméo a été un pionnier en ce domaine comme en matière de développement régional. Je conserve précieusement mon exemplaire dedicacé d’un Plaidoyer pour une agriculture paysanne. Ces petites chroniques dans Le Placoteux sont encore intéressantes.

  2. avatar Par : Pierre Jobin

    Je ne l’ai pas rapporté dans mon billet, mais une des intervenantes que j’ai entendu sur le sujet mentionnait le rôle positif de certaines petites entreprises sur la production agricole. Par exemple, les micros brasseries ont favorisé la culture d’orge brassicole et les petites boulangeries ont eu le même effet sur la production local de variétés de blé. Je crois savoir que le producteur de carottes de St-Pacôme produit également quelques variétés de blé pour la boulangerie de St-Roch. Du blé cultivé localement, transformé en farine et en pain tout aussi localement.

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