L’été en I

Il pleuvait des feuilles de toutes les couleurs, sur un fond de ciel bleu-pas-possible zébré par des centaines d’oies blanches. Il faisait beaucoup trop de degrés Celsius pour un début d’octobre, mais plutôt que de faire de l’angoisse climatique, j’ai choisi de savourer pleinement cet été en automne « qui n’existe que dans le nord de l’Amérique », comme disait Joe.

C’est en fredonnant la chanson que j’ai pris conscience de mon folklore archaïque. Cet été après l’été, cette saison qui nous aide à se blinder le moral et à fermer le jardin avant la froidure, cette parenthèse de douceur avant la neige, nous l’avons baptisée « été indien », en oubliant que Christophe Colomb s’était trompé de chemin. Mais comment s’appelait-elle avant que les Blancs se prennent pour les rois de la montagne?

Et je me suis laissée dériver au fil de mes pensées, à passer en revue les actes manqués qui nous ont fait perdre le contact avec ceux qui étaient là bien avant nous.

Les bateaux

C’était il y a des centaines d’années. Les premiers qui les ont vus arriver ont dû se demander ce que c’était que ces gigantesques canots aux ailes blanches qui approchaient de l’autre côté de l’eau. Les premiers contacts ont été tièdes avec ces étrangers à la peau blême qui plantaient des croix partout, mais quand la bise fut venue, les habitants du pays ont bien vu que ceux des bateaux n’y connaissaient rien… et ils les ont aidés. Mieux, ils leur ont mille fois sauvé la vie.

Il y a eu d’autres bateaux.

Les arrivants ont appris ce que c’était que ce Kanata dont ils prétendaient prendre possession. Prendre possession; franchement.

Ils ont vu des sociétés structurées, prospères, avec une culture riche, une cosmogonie élaborée, une philosophie humaniste. Des sociétés avec des guerres cruelles et des paix généreuses.

Certains arrivants ont été tentés par ce mode de vie si éloigné de celui qu’ils avaient quitté, sur le vieux continent. Il y a eu des mélanges, des échanges, un début de vivre ensemble, au point que Champlain a rêvé d’un métissage, de la naissance d’un nouveau peuple. Bon, c’était prétentieux, mais on se prend à imaginer ce que ça aurait pu donner si les Anglais n’étaient pas arrivés, traînant derrière eux les vieilles querelles et les guerres de 100 ans. L’Église, aussi, a fait ce qu’elle a pu pour ensabler les engrenages.

La chance qu’on a

Le métissage n’a pas eu lieu. Au bout des guerres, ceux qui nous avaient si chaudement accueillis ont été traités en vaincus; pire, en sous-humains. Les nouveaux Français d’Amérique, qui devaient se débattre pour assurer leur propre survie et maintenir leur propre langue, ont oublié ce qu’ils devaient à leurs hôtes; tsé, ceux qui ont fourni le sapin pour guérir leur scorbut? C’est pas pour m’autoflageller, mais c’est gênant pour nous aujourd’hui, quelques siècles plus tard.

Nous n’avons aucune excuse pour les réserves, pour les pensionnats, pour l’aveuglement volontaire et le laisser-faire collectif devant la misère. Nous n’avons pas dénoncé cette mise au rancart de ceux qui étaient là bien avant nous. Nous avons toléré les discours méprisants et les préjugés crasses, jusqu’à ce que Joyce Echaquan…

Alors oui, il est grand temps de laisser de la place à ceux qu’on a tassés, grand temps de les écouter. Les hommes et les femmes des Premières Nations savent ce pays dans le creux de leur chair, on a des choses à apprendre. Et plus je les écoute, plus je mesure à quel point nous, les descendants des bateaux, avons une chance inouïe : malgré l’ignominie qu’ils ont subie, leurs discours ne sont à peu près jamais des appels à la vengeance, mais des paroles de coopération, de reconstruction, d’apaisement.

Incorrigible, je me perds dans mon rêve d’un Québec repensé, fort des liens les plus puissants qui soient : ceux de l’attachement commun à un territoire magnifique, qui est bien assez grand pour tout le monde.

On serait fous de refuser ça pour une bête question d’orgueil systémique.

P.-S. – Je n’ai trouvé nulle part comment les peuples autochtones nommaient l’été en I. Peut-être ne le nommaient-ils pas du tout. Si quelqu’un connaît la réponse, merci de la partager avec nous. J’aimerais mettre ce nouveau mot en offrande dans le panier de la réconciliation.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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10 commentaires

  1. avatar Par : Marie Marchand

    Tu as l’intelligence du coeur qui m’ouvre des horizons que je connaissais, mais pas aussi précis et importants pour nous tous. Tu m’inspires mon amie!

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Toutes ces voix qui s’élèvent des communautés autochtones m’ont inspiré ce texte qui t’inspire à son tour. Et d’inspiration en inspiration, ce pays se remettra peut-être à respirer avec les poumons de tous ceux qui l’habitent!

  2. avatar Par : Roméo Bouchard

    Assez d’accord, sauf que les traités frauduleux, la Loi des Indiens, les réserves, les pensionnats et l’absence de fonds nécessaires, c’est le fait du Fédéral. Au Québec, bien sûr, nous avons fini par être mêlé à ce génocide à peine voilé, mais jamais complètement: on a protesté énergiquement à la pendaison de Riel et la Convention de la Baie-James demeure le seul vrai traité de nation à nation en place au Canada. Il reste du chemin à faire, mais il faut fouetter et cogner là d’où vient le mal et ne pas s’autoflageller seulement. C’est bien beau de leur rappeler qu’on a volé leurs terres à tout propos tout en ne montrant aucune volonté de leur rendre, mais il serait mieux de négocier une cohabitation réaliste sur le territoire qui nous est désormais commun et de cesser de faire appel aux droits acquis ou aux droits conquis.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci de ces précisions, Roméo. Je pense que ces déclarations en rapport aux territoires non cédés sont des tentatives plutôt maladroites de faire amende honorable tout en balayant sous le tapis les responsabilités qui nous attendent.
      Reconnaître les faits du passé avec lucidité, mais sans apitoiement, est une meilleure façon à mon avis de déblayer le terrain pour bâtir cette cohabitation saine et réaliste que tu évoques.

  3. avatar Par : André Bonsang

    Pour répondre à ta question : je te propose un nom pour ton été en i Puisque le mot commençant par I semble dans ton esprit un peu comme un autre mot commençant par N, je te proposerais : l’été de l’Érable rouge.
    Puisque toute connotation humaine semble toujours colporter des relents de néo-colonialisme, faisons appel aux arbres et à la douce nature.
    Je trouve malheureux, dommage, le fait de voir des mauvaises intentions dans un vocabulaire qui ne fait que nommer. Mais enfin l’être humain est ainsi fait qu’il dédaigne vite et renie aisément ce qu’il a dit.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci pour votre suggestion qui est très éloquente.

      Ce ne sont pas tant de mauvaises intentions qu’une certaine évolution dans le langage. L’été indien, en 1970, c’était très bien, mais de nos jours…

  4. avatar Par : Raymond Cadrin

    Encore un texte bien inspiré par l’écriture, mais aussi par la réflexion sur les peuples autochtones, quelle rattrapage nous avons à faire pour une véritable réconciliation, avec à la base plus de respect et d’écoute.
    J’aime beaucoup l’ expression orgueil systémique, celle-ci peut faire plus facilement consensus….

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Les francophones du Canada ont eu beaucoup à faire pour garder vivante leur propre culture et jusqu’à leur existence. Difficile de faire preuve d’empathie quand on est soi-même en mode survie. C’est pourtant la tâche qui est devant nous, parce que chaque vie est importante. Bonne foi, humilité et bienveillance seront nécessaires de tous les côtés!

  5. avatar Par : Isabelle Éthier

    «J’aimerais mettre ce nouveau mot en offrande dans le panier de la réconciliation.» Comme c’est bien dit! Chère Éliane, toujours suave et inspirante dans tes réflexions et tes tournures d’idées! Je propose l’été Kanadien!

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Ta suggestion est vraiment très pertinente, avec ce K qui rappelle le nom originel du territoire et le D qui colle au présent.

      Décidément, les lecteurs de ce blogue ont l’esprit ouvert et imaginatif, merci!

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