Les recommencements

Il y aura trente ans en janvier que j’ai tourné le dos à la ville pour me faire un nid dans le doux pays. Trente ans que j’ai recommencé ma vie, avec du nouveau monde, de nouvelles manières de voir et de faire. Il y a quelques jours, une entrevue vidéo m’a donné l’occasion de revisiter le chemin parcouru en trente années. Le plus beau là-dedans, c’est que ce parcours, Magalie vient de l’entreprendre, et qu’on a ainsi pu comparer nos expériences.

Magalie, c’est celle qui m’a proposé l’entrevue. Place aux jeunes Kamouraska a trente ans cette année – quelle belle coïncidence –, et on lui a confié le mandat de souligner la chose. Son idée : trente ans, trente portraits, dont un de moi qui ai gravité autour du projet durant quelques années.

C’est en essayant de trouver un angle pour l’entrevue que Magalie et moi avons constaté à quel point nos parcours se rejoignaient, à trente ans d’intervalle, entre Montréal et le Kamouraska. Des émotions lointaines me secouaient l’intérieur quand elle me racontait son vertige devant le recommencement, son émerveillement devant sa nouvelle vie, son dépaysement, tout ça… Ça m’a fait réfléchir.

On recommence souvent, dans la vie. Des fois, c’est parce qu’on n’a pas le choix, parce que la vie l’exige. Des fois, on en décide, comme Magalie, comme moi. Des grands recommencements et des petits aussi, comme quand il faut cent fois sur le métier remettre son ouvrage. Souvent, recommencer est ennuyant, comme tout ce qui est toujours à recommencer. Parfois, c’est difficile et exaltant, comme pour ces gens qui auront vu des communautés recommencer après une révolution ou une catastrophe.

Recommencer mieux

Ces recommenceurs du mieux, si nous le voulions, pourraient être nous. Après la pandémie qui nous a solidement bousculé le quotidien, nous voilà poussés au recommencement par le dernier rapport du GIEC. Il est cinglant : il ne nous reste plus de temps. Le succès fulgurant de notre espèce et cette manie que nous avons de ne jamais ramasser nos cochonneries nous placent devant l’évidence : il faut recommencer. La loi du plus fort, du plus rusé et du plus riche ne fonctionne pas. Notre écosystème craque de partout; il brûle, il fond, il se dessèche et il nous inonde tout à la fois, et nous en sommes responsables.

Il faut changer de méthode, penser autrement. Il faut comprendre enfin que nous ne sommes pas les plus forts, et que le poisson dans l’aquarium doit se soucier de la qualité de l’eau. Il faut recommencer.

Je nous souhaite déterminés. Que nos choix se fassent avec la conscience de leur impact environnemental. Que les politiciens nous trouvent toujours sur leur chemin, qu’ils sentent chaque jour que la priorité des priorités, c’est notre propre survie. Que la vraie honte soit dans tout ce qu’on jette avant même de l’utiliser. Qu’on retrouve le sens de la mesure. Qu’on ne finance que ce qui est durable. Qu’on sache ralentir, enfin.

Pour quelques années encore, semble-t-il, nous avons la possibilité de renverser la vapeur. Après, c’est la vapeur qui nous renversera. Recommencer est toujours vertigineux, mais franchement, je préfère ce vertige-là à celui qui nous pend au bout du nez si on ne fait rien.

Alors, on recommence?

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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5 commentaires

  1. avatar Par : Marie Marchand

    Je partage maintenant tes sages réflexions avec une de mes soeurs. Ça nous donne l’occasion de conversations constructives. Merci Éliane.

  2. Ferland disait : « C’est à recommencer que l’on apprend à vivre, que ce soit vrai ou pas, moi, j’y crois ».
    Vive les recommencements conscients, évolutifs et visionnaires. C’est bon d’y croire, même juste un peu…

  3. avatar Par : Ginette Bisanti

    Ça prend du vouloir. J’ ai du vouloir et qui sait encore un peu de temps.
    Il n’ y a pas de petit geste. C’ est maintenant ma devise.
    On rapetisse en vieillissant…et oui, faut s’ y faire et se refaire.
    De là le besoin de recommencer.
    Je suis partante de me lever et de recommencer un nouveau jour chaque jour que la Vie me prête!

    Merci Éliane

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