La langue française à un clic du désespoir

En décembre 2014, je rédigeais un texte concernant l’analphabétisme au Québec. Je vous rappelle quelques chiffres. Rien de mieux qu’un peu d’histoire pour mettre la table. Il n’y a pas vraiment de chiffres antérieurs à 1964, année durant laquelle entrait en vigueur la Loi sur l’instruction publique rendant la scolarisation obligatoire pour tous les enfants, et ce, jusqu’à seize ans. Avant cette année-là, il y a peu ou pas de données puisque la responsabilité de « l’instruction publique » était confiée aux congrégations ou communautés religieuses. Plus près de nous, c’est en 2005 que Statistiques Canada révélait les résultats d’une étude menée par l’EIACA[1] auprès d’un échantillon de 23 000 Canadiens répartis dans toutes les provinces et tous les territoires. Tout d’abord, il faut noter que les concepts d’analphabétisme et d’analphabétisme fonctionnel ne sont toujours pas retenus puisque trop imprécis. Ces concepts ne permettaient dans les faits que de différencier l’incapacité à lire et à écrire à une capacité déficiente à lire et à écrire.  L’étude propose les niveaux de compétences suivants :

Niveau I      très faibles compétences

Niveau II     faibles compétences

Niveau III    seuil souhaité pour fonctionner dans la société actuelle

Les résultats de cette étude pour l’échantillon chez les 16 à 65 ans sont sidérants.

16 % sont de niveau I

33 % sont de niveau II

Voilà ce que j’écrivais il y a aura bientôt sept ans. Au moment d’écrire les présentes lignes, plusieurs événements à caractère linguistique ont attiré notre attention. En mai dernier, le gouvernement québécois déposait son projet de loi 96 Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français. Un projet de loi qui en est à l’étude détaillée en commission parlementaire (Commission de la culture et de l’éducation). Voici donc une autre tentative législative pour tenter de freiner la progression de l’anglais et le recul du français, en particulier sur l’île de Montréal. Le Bonjour, Hi est sans doute l’image la plus représentative de la situation linguistique montréalaise. Un petit clin d’œil à Pierre Falardeau et à son personnage Elvis Gratton : « quand je parle ça sort direct en bilingue ». Serions-nous en face d’un phénomène nouveau où la pauvreté de la langue parlée et écrite transparaît maintenant sous la forme d’emprunts fréquents à l’anglais? Le déclin du français n’est pas qu’une affaire d’instruction publique, d’un phénomène lié à la sur-importance de l’économie sur les autres secteurs ou d’une pauvreté culturelle générée par la présence démesurée des médias sociaux où l’absence de règles linguistiques fait foi de tout. Nous remarquons sur les réseaux sociaux que la richesse du vocabulaire est souvent assimilée à de l’arrogance. À n’en pas douter, ce mépris pour la richesse du vocabulaire est la recette infaillible pour demeurer dans le fond du baril de la pauvreté culturelle et linguistique du fait français. Un article paru très récemment Sombre diagnostic sur la maîtrise du français au cégep|Radio-Canada.ca sous la plume d’Anne-Louise Despatie dépeint une situation qui conjugue horreur et désespoir. « Pauvreté du vocabulaire, méconnaissance de l’orthographe et de la syntaxe, des professeurs du collégial sont inquiets. Car loin de s’améliorer, la qualité du français tend à se dégrader chez un nombre grandissant de jeunes ». Une étude comparative du niveau de littératie entre les régions parue le 15 octobre 2021 par le CDÉACF[2] évoque des constats troublants.  Ici, les capacités des répondants furent évaluées sur une échelle de 0 à 5 où 3 est l’échelon à atteindre pour être en mesure de lire des textes denses ou longs et de pouvoir les comprendre et les interpréter. Toujours selon cette étude, 31 MRC de la province ont une population dont plus de 60 % n’atteindraient pas le niveau 3. Seulement 21 MRC présentent un résultat où moins de 54 % n’atteignent pas l’échelon.

Dans ce contexte, l’utilisation d’outils législatifs pour la protection de la langue française nous apparait un chemin bien sinueux, « l’enfer est pavé de bonnes intentions », dit-on.  La Loi 101 (La Charte de la langue française) adoptée en 1977 n’aura pas suffi de toute évidence à freiner le recul de notre langue. Surtout, elle n’aura pas réussi à insuffler l’amour inconditionnel de cette langue. Au fond, le seul véritable moyen de mettre dans le cœur de chacun le béguin pour cette langue reste à trouver. Favoriser l’émergence de bibliothèques publiques dans le plus grand nombre de lieux possibles, maintenir et soutenir celles qui existent déjà apparaît comme un engagement minimal.

Nous devons mettre les gens au cœur des livres et ceux-ci au cœur des gens. Mais encore faut-il avoir les compétences pour être en mesure de les lire et pour plus ou moins 60 % d’entre nous le coffre à outils est quasiment vide. Une autre situation qui pourrait s’entasser sur le tas des injustices sociales. Avouons tout de même que le fantôme de la paresse intellectuelle n’est pas très loin dans l’équation. L’apprentissage d’une langue ne se fait pas sans efforts et voilà précisément où le bât blesse. La magnificence de l’internet et la panoplie de réseaux sociaux nous offrent l’illusion de pouvoir tout obtenir par la magie d’un clic.

À la portée de quelques clics, vous êtes en mesure de vous exprimer dans une langue exécrable soit, mais avec néanmoins la possibilité de voir vos propos LIKÉS des milliers de fois. Le cinéaste Denis Arcand racontait l’anecdote du bonhomme assis dans le fond d’une taverne, devant lui une table pleine de verres de bière et notre homme vociférant des insanités sur les politiciens, les femmes ou quelques autres propos insignifiants mais à la fin de la soirée tous les gens présents oubliaient le tout sur le voyage du retour à la maison. Aujourd’hui, le même genre de personnage écrit ses insanités sur les réseaux sociaux pour y être LIKÉ des milliers de fois…

À cela, il faut ajouter l’insensibilité de certains anglophones. Dixit Michael Rousseau, PDG d’Air Canada pour qui il semble très simple de vivre à Montréal sans parler ni comprendre le français. Le plus difficile pendant la rédaction du présent texte a été de constater que depuis des lustres nous produisons des analphabètes. Au mieux, des analphabètes fonctionnels qui ont la capacité de lire mais pas de comprendre, qui ne sont pas en mesure de percevoir l’ironie ou le sens figuré. La « maudite machine » à produire des analphabètes tourne encore à plein régime sans possibilité, apparemment, d’y lancer un sabot pour l’arrêter le moment de réfléchir…

Il nous faut réaliser notre incapacité à créer l’amour de la langue française. Il nous faut avouer notre impéritie à susciter la passion. Fernand Seguin disait qu’en enseignement il fallait avoir la passion. Nous n’arrivons plus à intéresser une majorité autour de thématiques liées à la langue française et c’est sans doute là notre plus cuisant échec. La télé-réalité nous aura fait croire que nous pouvions devenir n’importe quelle célébrité sans effort et maintenant il suffit d’un clic…


[1] Enquête Internationale sur l’Alphabétisation et les compétences des adultes 2003

[2] Le Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine

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À propos de l'auteur : Pierre Lachaine

Je suis un marin et un historien dans l'âme. Montréalais d'origine, j'ai vécu le Montréal communautaire des petits quartiers tissés serrés et solidifiés à l'huile de Saint-Joseph. J''aime bien les voyages dans le temps, les retours dans le passé, les introspections au présent et les projections dans le futur. Voilà ce que je vous propose bien humblement, partager avec vous mes réflexions, mes espoirs et mes coups de cœur sur l'ensemble des activités humaines dans la spirale temporelle. Pierre Lachaine
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