Faut le vouloir pour y croire

Leonard Cohen a chanté que les craques ont ça de bien qu’elles laissent passer la lumière. Ces derniers temps, j’ai comme l’impression qu’elles laissent plutôt passer la vapeur bouillante de notre presto collectif. Chaque jour, on en voit les effets brûlants sur les fils de nouvelles : dix-huit féminicides au Québec en 2021, épisodes de violence policière à répétition, une prof qui perd sa job pour cause de voile ostentatoire, l’armée qui admet enfin être une pépinière de prédateurs sexuels, conditions de vie inhumaines dans les communautés autochtones… on a le nous pas mal magané.

On sonne à la porte. La famille arrive pour la popote de Noël. Les enfants sautent partout, les câlins distanciés se rapprochent un peu, les chiens se frottent le nez partout où ça sent bon, il y a de la musique et de la farine qui volent dans l’air frais de décembre…

Il arrive même chez nous quelque chose d’impensable il y a quelques années à peine. Malgré nos lois progressistes, le Far West est à nos portes. Les balles perdues volent bas dans les villes, et vont se perdre dans la chair des passants qui n’avaient rien à voir là-dedans, mais qui en meurent quand même. L’inquiétude monte et les ventes d’armes à feu « pour se défendre » commencent à augmenter. On voit venir l’escalade, malgré la spécificité québécoise traditionnellement pacifiste et humanitaire. On constate sans surprise que l’humanité en général n’est jamais spontanément pacifique, et qu’à une claque sur la joue gauche, même le bon chrétien répond en général par un coup de pied au cul.

On a préparé la pâte pour les wans[1], et en attendant qu’elle se repose avant la cuisson, on fait chauffer la soupe. Les assiettes et les bols envahissent la table, les conversations s’animent, les rires fusent et l’amour plane dans les effluves de sucre et d’anis.

La Covid n’en finit plus de faire la vague. On vaccine, on revaccine et on promet de rerevacciner. Les complotistes complotent, les résistants résistent, et on commence à se faire une raison : c’est le virus qui décide de nos vies, ce qui ne nous empêche pas d’avoir les nerfs à fleur de peau.

Après la soupe, on coupe les lanières de pâte, on les entaille et on les plie savamment en forme de couronne. La plus vieille vit son baptême de wans, elle est assez grande maintenant pour jouer du couteau avec les grands. Elle adore ça, et les plus vieux en sont tout attendris.

Les écarts n’en finissent plus de grandir entre les riches et les pauvres, malgré les beaux discours de nos gouvernements férus de social-démocratie. On sous-paie celles à qui on confie nos enfants et nos vieux, et on et on porte aux nues les lanceurs de fusées pour touristes qui nagent dans les milliards.

La cuisine sent l’huile chaude et le sucre cuit, on ouvre les fenêtres pour profiter du redoux et évacuer la boucane. Ceux qui ne sont pas de corvée de cuisson ont sorti les guitares et les jeux de cartes, les blocs et les autos miniatures pour les enfants, et les souvenirs sortent de leur boîte pour la tournée annuelle de « t’en souviens-tu quand… ».

Le climat nous rappelle chaque jour qu’il est le plus fort. Tornades, pluies torrentielles, volcans, neige qui fond à mesure qu’elle tombe, au grand désespoir des skieurs, on se demande encore si « c’est dû au réchauffement », alors qu’on connaît tous la réponse. On commence à se rendre compte que des routes panoramiques au bord du fleuve, c’est peut-être un choix risqué face à l’érosion galopante.

Le temps file, les douzaines de wans s’accumulent sur le comptoir, le pâté chinois du souper est au four, les enfants sont fatigués et les grands aussi. Les conversations sont plus calmes. C’est doux et chaud dans la maison. Je n’aurai pas le temps de mettre mon billet de blogue en ligne, je suis trop occupée à le vivre.

Entre nous

En ce dimanche d’avant Noël, je nous regarde la famille. Pas parfaits, bien nantis en termes de chicanes insolubles, mais capables de vivre ensemble et d’avoir les yeux qui pétillent de la joie de se retrouver et de s’enrichir de nos différences.

Alors que notre presto collectif est au bord de l’explosion, je nous souhaite de puiser dans nos vieilles sagesses un élan pour nous requinquer le canayen. Même si on a jeté la religion par-dessus bord, je propose de décider, d’un commun accord, de mettre en pratique ces vieilles vertus qui restent encore si nécessaires : je nous souhaite de décider d’être gentils entre nous; de décider d’ouvrir nos bras et nos cœurs plutôt que de se replier sur nous-mêmes; de décider de vivre nos beaux côtés et de clouer le bec à nos vilenies.

De l’expression « Paix sur la terre aux âmes de bonne volonté », je retiens le mot « volonté ». Il en faudra beaucoup pour transformer l’injustice en bienveillance, pour résister à la loi du plus fort, pour penser la vie en fonction des gens plutôt que du système. Le système, c’est nous qui le fabriquons. Nous devons le maîtriser, pas le subir.

C’est mon utopie de saison. Joyeux Noël.


[1] Les wans sont à ma famille à moitié italienne ce que les beignes sont aux pure laine : une friandise entre le biscuit et le beigne, parfumée à l’anis et frite dans l’huile, qui demande une journée de préparation et la participation d’une équipe de cuistots dévoués et de bonne humeur.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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8 commentaires

  1. avatar Par : Marjolaine Emond

    Quelle belle lecture à mon réveil ce matin!
    Touchée et sensible à ton texte Éliane!
    Inspirant…bien sûr.
    Une nouvelle année à se donner meilleure!
    Merci Éliane
    Marjolaine Émond

  2. avatar Par : Marie Marchand

    Tous ces souvenirs qu’on se tricote tout au long de la vie nous nourrissent, et c’est un vrai plaisir de les revivre en « vrai » avec nos petits-enfants. Merci pour cette belle page si inspirante Éliane.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Regarder les traditions faire un pas en avant me touche beaucoup. Ça compense pour toutes celles qui disparaissent, hélas. Merci Marie!

  3. avatar Par : Ginette Bisanti

    Bravo! Moi j’ en suis de seuzes qui veulent!
    Merci pour le clin-d’ oeil mi-italien…bien que les « wans » soit elles, bien italienne de la Calabre.
    Que de souvenirs lointains. Mais les plus beaux sont ceux de maintenant.

    Merci oh! ma figue préférée!

  4. avatar Par : Desjardins Carole

    Les traditions sont l’empreinte d’une famille, les wans, la Pâques avec c’est fritarde, la veille de noël avec le souper de poissons c’est dans notre ADN. Merci pour ce beau texte .
    Buon Natale à vous tous.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Nous sommes un tout petit club à connaître le secret des wans, mais on sait le partager pour créer du bonheur!

      Buon Natale anche a lei!

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