Aller bien pareil

Mon enfance a été nourrie de récits héroïques, ceux des coureurs des bois autant que ceux des fantassins du 22e régiment. Je me suis abreuvée à l’Arsène Lupin de Maurice Leblanc, aux savants visionnaires de Jules Verne, aux grands romantiques du XIXe siècle, à la Résistance française sous Hitler. J’ai aussi beaucoup écouté les souvenirs des vieux qui sont passés dans ma vie. Des draveurs aux travailleuses dans les manufactures de textile, des mères de familles rationnées pour cause de Deuxième Guerre mondiale dans le Montréal des années 40 aux grévistes d’Asbestos. Et puis, j’ai étudié chez les sœurs missionnaires, bien sûr.

Les histoires qu’on m’a racontées étaient pleines d’abnégation, de stoïcisme, d’altruisme, de don de soi, de ténacité jusqu’à l’opiniâtreté, de courage jusqu’à la témérité. C’était très exaltant.

Il y avait malheureusement un corollaire désagréable à l’exaltation. Autant la force et le courage étaient valorisés, autant on méprisait les timides, les faibles, les anxieux, les sous-la-norme. Nos valeureux arrières-grands-pères Poilus de la Grande Guerre ont perçu comme un humiliant échec personnel ce qu’ils vivaient en revenant de « là-bas », et qu’on ne nommerait que bien plus tard le syndrome de stress post-traumatique. Et de nombreux mononcles René ont noyé dans le gros gin une dépression profonde jamais admise…

Tranquillement, on a mieux compris les blessures psychologiques, le fonctionnement du cerveau, et on a vu qu’il n’y a rien d’humiliant dans un débalancement chimique, pas plus que dans le débalancement glycémique d’un diabétique. On a mieux compris le stress aussi, ses effets à court et à long terme. On a compris à quel point ça fait du bien d’en parler, pour soigner la maladie plutôt que de la suicider.

On s’est donné le droit d’en parler. Faites une petite recherche sur votre moteur préféré avec les mots « le droit de ne pas aller bien »; vous aurez de la lecture pour un bon moment. Et d’en parler a débloqué tout un tas d’impasses qui rendaient la vie invivable pour trop de gens.

Les autres

Depuis que la pandémie nous est tombée dessus, on a été très attentifs à la souffrance psychologique engendrée par les mesures de distanciation et par la réponse sanitaire intensive. On s’inquiète avec raison de la santé mentale des aînés, des étudiants, des mères de famille – pas beaucoup des pères, d’ailleurs –, du personnel de la santé, des professeurs, des artistes, des restaurateurs. On veut les soutenir en leur offrant notre écoute collective. C’est essentiel.

Je m’inquiète quand même de ne pas entendre ceux qui vont bien. Dans une lettre ouverte à un journal à grand tirage, un jeune homme se disait peu affecté par la pandémie, du fait de son rythme de vie et de sa personnalité. Il affirmait être un peu gêné de devoir « avouer » qu’il allait bien, quand d’aventure on lui posait la question. Il craignait d’être ostentatoire, de paraître étaler une bonne humeur déplacée dans la morosité ambiante…

J’ai peur que la morosité soit contagieuse autant que le coronavirus. J’ai peur qu’à force d’écouter nos malheurs, on ne voie plus nos bonheurs. Si tout le monde déprime autour, je vais finir par déprimer moi aussi, c’est sûr.

Alors je me dis que l’antidote à cette contagion-là se trouve peut-être dans le témoignage de gens qui font contre mauvaise fortune bon cœur devant les désagréments occasionnés par la Covid. De ceux qui sont heureux « quand même », parce qu’ils ont la chance de ne pas être affectés directement par la maladie, ou parce qu’ils s’accommodent mieux que d’autres de l’isolement et des restrictions. Il y en a, même s’il faut les chercher un peu.

Je vais donc tâcher de les trouver, partout où ils sont, pour préserver cette part de moi-même qui ne souffre pas tant que ça de la Covid, dans mon Kamouraska béni des dieux.

Pas pour minimiser la souffrance de ceux qui ploient sous le fardeau, mais pour la soutenir avec une petite lumière au bout du fichu tunnel. Et aussi pour reconnaître le droit de bien aller, surtout quand ça va mal.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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14 commentaires

  1. Je vais très bien merci que je réponds ! Ça fais du bien aux autres d’aller bien soi-même! Je me fais un devoir de faire rire et distribuer des petits bouts de bonheur, des e-mails d’amitié, des 5à7 en FaceTime et même de renouer avec des amis perdus.

    Merci pr ton mot:)

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Y a pas tellement longtemps, vous vous rappelez, au temps du guignol, des… arcs-en-ciel? Claude Léveillé l’a dit bien avant nous!

  2. avatar Par : Marie Marchand

    Aucun mot pour approuver tes mots Éliane. Le confinement n’est pas le même pour tous…..

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Soutenir ceux qui souffrent en s’inspirant de ceux qui vont bien pour trouver son propre équilibre. Bon courage à nous tous!

  3. avatar Par : Gaston Lagacé

    Il y a effectivement des situations particulièrement pénibles avec lesquelles nombre de personnes doivent composer tout au long de ces mesures astreignantes. Qu’on pense aux personnes seules (surtout quand elles sont âgées), aux personnes qui se demandent si leur commerce ou entreprise pourra survivre, aux personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, etc.

    Il y a malheureusement nombre d’autres personnes qui auraient tout pour bien s’accommoder de ces circonstances; mais qui, par leur nature ou tempérament, ont continuellement besoin de pester contre tout et contre rien. Celles-là me font plutôt suer (y compris celles qui, de leur chambre d’hôtel, osent se plaindre des mesures imposées ces dernières heures aux voyageurs qui ont défié les mises-en-garde de nos dirigeants!).

    Pour ma part, je profite des avantages de vivre en campagne pour compléter des travaux que je repoussais depuis longtemps, faire du bénévolat en visioconférence ou profiter du grand-air!

    J’ai aussi une cousine âgée qui vient de déménager dans une résidence pour aînés de la grande ville et qui a toujours pratiqué le sens de l’adaptation aux circonstances (ce n’est pourtant pas quelqu’un qui a un faible tempérament, au contraire!). Même confinée depuis des semaines à son petit appartement, elle trouve le moyen d’affirmer que « c’est pas si pire que ça! » et « je me trouve de quoi m’occuper! »

    « Plutôt que de pester contre la noirceur, craque une allumette! » (vieux proverbe africain, je pense…?)

    • avatar Par : Éliane Vincent

      C’est un proverbe magnifique! Au Québec, on dirait « vire ta chaise de bord ». Je me souviens du verglas en 98, et de la chaleur humaine incroyable – sans mauvais jeu de mots – qui avait surgi spontanément. Ce sont des exemples comme ceux-là dont je veux m’inspirer. Merci d’avoir partagé les tiens!

  4. avatar Par : Isabelle Éthier

    Chère Éliane, tu devrais envoyer cette réflexion à nos journaux à grand tirage. Tellement juste! Pour ma part, je me permets de te partager mes réflexions sur les nouvelles pousses qui germent à travers cette pandémie: je vois et d’entends des prise de conscience (avec une volonté de changement) sur le rapport au temps, la trop grande, excessive et maladive pression imposée par les standards d’efficacité et de productivité dont à peu près tout le monde souffrent… L’ouverture des entreprises à du télé-travail lorsque cela est possible. Cela annonce peut-être un flot de circulation moins dense sur les autoroutes et des manières nouvelles de penser l’organisation du travail. Autour de moi, j’assiste à des vagues de compassion et d’empathie, des solidarités nouvelles… Bien sûr, il y a tous les grands enjeux du système de santé. Là aussi, il y a en sourdine des changements pour le mieux: la bonification du rôle des infirmières par exemple…Enfin, on apprivoise les nouvelles technologies pour se parler. Parfois la distance aide à mieux se comprendre, à mieux se dire…Et puis, la prise de conscience qu’on a besoin des autres pour vivre heureux… Merci Éliane de nous offrir cet espace d’échange grâce à tes réflexions si bien ficelées et présentée…

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Et merci à toi, Isabelle, d’utiliser cet espace pour partager avec nous ces observations qui nous donnent envie de croire en nous!

    • avatar Par : Madeleine Leblanc

      Ton blogue m’inspire ceci.
      Et si enfin, on reconnaissait que nous n’avons pas besoin de « courir » tout le temps. J’espère que tu riras en me lisant.
      Je partage donc ce que j’ai compris, entre autres, en ce temps de pandémie jusqu’à maintenant.
      Chez moi, dans ma petite maison, il y avait une grande horloge dans le salon, deux belles dispensatrices du temps reçues en cadeau dans ma cuisine, sans oublier tous les objets qui nous informent du passage du temps dans cette vie « sur les chapeaux de roue ». Les indicateurs de l’heure sont partout, sur la télévision, sur la cuisinière, sur la cafetière, sur le décodeur, sur le cellulaire, sur l’ordinateur, etc.
      Lorsque nous avons débuté des rénovations, nous avons enlevé ce qui était sur les murs. Je me suis retrouvée à un certain moment presque en panique. Je regarde vers le salon, mur vide, je me tourne à droite, pas d’horloge « cuisine de Madeleine », je me tourne à gauche et il n’y a pas d’indication du temps non plus. Je suis hébétée et je me demande « ben voyons, je fais comment pour savoir l’heure?  »
      Quelle réflexion j’ai faite! Pourquoi je regarde l’heure si souvent depuis des années? Pourquoi ai-je toujours cette impression que je n’y arriverai pas? Que je n’aurai pas assez de temps?

      Et j’ai réappris à laisser le temps, me laisser du temps, pour profiter du temps, sans m’en préoccuper tout le temps.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Quelle belle réflexion, qui rejoint celle d’Isabelle Éthier… Se débarrasser des horloges, c’est se réapproprier le soleil, un rayon à la fois! C’est lui le vrai marqueur du temps.

      Cette lenteur qui nous est imposée sera peut-être le plus beau legs de ce virus-hérisson. Merci de nous le rappeler!

  5. avatar Par : André Bonsang

    Bravo à Éliane et à tous les commentat’heures ci-dessus. Pour Éli et Madeleine : réécoutez Jacques Higelin : L’emploi du temps. Et oublions un peu cette horloge du salon «qui dit oui, qui dit non, qui dit je vous attends …»

  6. avatar Par : Ginette Bisanti

    Coucou!
    À 77ans, confinée, opérée, tombée là où l’ on pense avec petits bobos que ça engendrent, je vais appeler ça une année bien remplie.

    Mais, car y’a toujours un mais, je réussi à lire, à jouer avec ma tablette et dieu sait qu’on peu y rester accrocher longtemps.
    Pour ma fête J’ai demandé un kit pour faire de l’ aquarelle. Et me voilà déguisée en artiste à créer mes propres cartes. J’ ai toujours aimé donner des cartes pour tout, tout, tout…
    Ça coûte une fortune maintenant et que dire des timbres.
    Alors place à la création…pis je suis pas si pire…

    Aussi y ‘a la bouffe d’ une maison appelée RPA. Et oui c’ est pas toujours à mon goût c’ est certain! Quand ça arrive, je pense à tous ces enfants et même adultes qui ont faim. Pas de bouffe pas d’eau…alors je remercie la Vie.

    Remercier la Vie! Que de bonheur pour le coeur!

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