On n’apprend jamais

Entre Néron et Hitler, entre les Hutus et Staline, après Amin Dada, après le massacre de la Saint-Barthélemy et après les Rohingyas, après la traite des Noirs aux États-Unis et ailleurs[1], on ne se surprend plus de rien. On prend pour acquis que malgré les « plus jamais la guerre » lancés avec ferveur par ceux qui y survivent, on en verra d’autres, probablement des pires.

Et chaque fois que le pire vient relativiser notre échelle de valeurs, on se scandalise, le temps de quelques reportages. On se dit que les témoins n’auraient pas dû se taire. On dit que les voisins des camps de la mort auraient pu dénoncer ce qu’ils voyaient. On a même, avec raison, élevé la Shoah au rang du sacré, comme le symbole ultime de ce qu’il ne faut plus jamais faire.

Bien.

Alors comment peut-on expliquer la Bosnie de 1993, les massacres en plein champ à quelques heures de route des cheminées d’Auschwitz, à moins de 50 ans de cette Shoah symbolique? Et depuis la Bosnie, combien de systèmes organisés de destruction systématique de la dignité humaine? Il n’est même pas question de guerre, ici. Il est question de violations graves et répétées des droits de la personne. Chaque fois, on redit « plus jamais ça ». On redit qu’il faut dénoncer, refuser de laisser faire. Avec le Rwanda, avec l’Afrique du Sud, on a vu que la pression internationale peut faire reculer la Bête pour un temps.

Bien.

Voyons ce qui suit : une nouvelle dictature, la Chine et son économie hégémonique. Une nouvelle cible, les Ouïghours, quelques millions de musulmans dans le coin nord-ouest de la Chine. Ils sont turcophones et se sentent plutôt indépendants, dans leur région autonome du Xinjiang à des milliers de kilomètres de Pékin. Ça déplaît en haut lieu.

Et puis, il faut bien le dire, les Ouïghours sont gênants, situés comme ils sont en plein sur le tracé de la nouvelle Route de la Soie que le pouvoir chinois rebâtit très activement vers l’ouest. Ils sont aussi incontournables pour atteindre le Pakistan et son port de mer si essentiel à l’exportation.

Aussi, quand des groupes islamistes ont commencé à s’agiter et à réclamer le maintien d’une certaine autonomie à grands coups d’explosifs, le régime chinois a saisi l’occasion de frapper fort, au nom de la lutte antiterroriste. Il a construit d’immenses complexes qu’il a appelés des Centres de formation professionnelle (CFP). Pour les remplir, il a instauré un système de surveillance individuelle à faire passer pour des amateurs les sbires de la Stasi. Reconnaissance faciale généralisée, contrôles d’identité systématiques et répétés, prélèvements d’ADN, et même une assistance domestique, un concept orwellien qui fournit à domicile un pensionnaire-espion chargé de vous expédier en CFP pour le moindre changement à vos habitudes. Vous changez la couleur de vos cheveux? Vous sortez de chez vous trop souvent? Vous voilà devenu terroriste, menotté et emmené sans explications loin de votre famille, pour être rééduqué comme il se doit dans un CFP.

La rééducation dure un minimum de douze mois et un maximum de… eh bien, ça dépend de vous, n’est-ce pas?

On sait peu de choses des conditions de détention. Des images commencent à sortir, des rescapés témoignent. On parle de stérilisation forcée, de contrôle physique et mental absolu, de génocide culturel, de privations. Les données sont parfois contradictoires. Sont-ils un million internés dans ces camps de rééducation? Sont-ils trois millions? On ne sait pas encore, mais on sait qu’ils existent. On sait que la Bête est toujours là, qu’elle broie toujours des gens qui ont le seul tort d’être encombrants pour elle.

Plus jamais, vraiment?

Que disait-on déjà? Ah! oui, qu’il faut dénoncer, ne pas laisser faire. Ben oui, mais… la Chine, vous savez… ils sont si puissants, n’est-ce pas? Et puis, le terrorisme islamique, franchement, c’est indéfendable, n’est-ce pas?

En 2019, 37 pays ont protesté discrètement à l’ONU, demandant gentiment à la Chine de laisser les Ouïghours tranquilles.

Bien.

Le premier juillet dernier, alors que des photos satellites révèlent des preuves de l’existence des camps et du traitement que les prisonniers y reçoivent, 46 pays ont fait une déclaration commune à l’ONU pour APPUYER la politique chinoise envers les Ouïghours.

Ah bon.

Pourquoi je parle de ça aujourd’hui? Parce qu’on a trop de chats à fouetter. Parce qu’encore une fois, pour un paquet de bonnes raisons, ce drame va passer sous le radar de trop de gens. Parce qu’on n’apprend jamais.

Et aussi parce qu’il ne faut pas mourir idiot.

L’Institut australien de stratégie politique affirme que des usines chinoises qui disent fournir des produits à au moins 83 grandes marques mondiales — d’Apple à Zara, en passant par Nike et Samsung — exploitent plus de 80 000 musulmans ouïghours « dans des conditions qui s’apparentent fortement à du travail forcé ».

La Presse, 4 mars 2020

Eh oui! Ne reculant devant aucune opportunité de profit, on envoie les Ouïghours en rééducation travailler dans les usines de l’Empire. Bombardier aurait un fournisseur parmi ces usines. Avec la pandémie, il y a de bonnes chances pour que mon masque anti-covid ait été assemblé par une femme séquestrée.

On a beau ne plus s’étonner de rien, je reste sans voix devant ce que ma propre espèce est capable de faire. Je n’ai pas le tempérament pour devenir activiste, mais ça me rassure de savoir que depuis 2019, des mouvements prennent forme pour dénoncer la situation et réclamer des moyens de pression économiques sur la Chine; de nombreuses pétitions circulent; des témoignages de rescapés ouïghours s’accumulent; des images satellites sont diffusées. Comme pour l’Allemagne de la Deuxième Guerre, comme pour les goulags de Staline, les preuves sont de moins en moins discutables.

C’est pour ça que je vous en parle. Parce qu’on n’apprend jamais.


[1] Votre moteur de recherche préféré vous racontera toutes ces histoires en un ou deux clics. Ce sont des histoires d’horreur, nous préférons vous en avertir. Il y en a de nombreuses autres, dont celles qui se sont passées ici, en cette terre que nous avons refusé de partager avec ceux qui y vivaient avant nous, jusqu’à essayer de leur faire oublier qui ils sont, ceux des Premières Nations.

Sources :

« Les Ouïghours font face à une véritable surveillance orwellienne »
China & Uighurs- Last Week Tonight with John Oliver (HBO)
L’enquête – Ouïghours – les camps de la honte – C Politique
ONU – Ouïghours – Parmi les 46 Etats soutenant la Chine, plusieurs pays musulmans
Ouïghours – au Xinjiang, un lent et silencieux «génocide culturel» – Libération
Ouïghours en Chine – cinq minutes pour comprendre le sort de cette minorité musulmane – Le Parisien
Ouïghours- «Plus personne ne peut ignorer l’existence des camps en Chine»
Ouïghours- Bombardier liée à du travail forcé en Chine?
Internements, répression, stérilisations- pourquoi le sort des Ouïghours en Chine inquiète

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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6 commentaires

  1. avatar Par : Gaston Lagacé

    Merci de nous en faire savoir un ti peu plus à propos de ce comportement particulièrement inapproprié.

  2. avatar Par : André Bonsang

    C’est terrible et affreusement douloureux, mais c’est si loin. Et alors ? Faut-il pleurer et se désespérer de ne pouvoir rien y faire ? Non… Ce serait trop facile, comme dit Brel.
    Merci Éliane pour le battement de tes ailes papillon. Car, il faut croire à l’effet papillon, pas rien qu’en météo … en politique aussi. Surtout en politique. Parlons-en encore et encore …
    AB de LaPoc

  3. avatar Par : Gilles Lévesque

    Oui, le monde subit de très grands excès sous les regards indifférents de bien des humains.

    Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. – Albert Einstein

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