L’homme de chez lui

Les gens qui s’en vont s’en vont souvent par deux. Les plus vieux se souviendront de Jean Cocteau, qui a suivi Édith Piaf pour un dernier voyage en 1963. En 2019, il y a eu Monique Leyrac et Andrée Lachapelle, disparues à un mois d’intervalle.

Cette année, le début de l’hiver avait amené le départ de la grande Anne Sylvestre. Celle qui a chanté son amour pour « les gens qui doutent » a été comparée à Georges Brassens, avec raison. Elle a aussi consacré une immense partie de son talent d’auteure-compositrice à créer ce qu’elle appelait des fabulettes, des comptines brillantes, intelligentes, qui font confiance à l’intelligence des enfants.

Et puis, quelques jours plus tard, c’est notre enfant prodige à nous qui a fait le grand saut. André Gagnon est allé finir la fête au paradis des musiciens. Pour Saint-Pacôme, mon village d’adoption, c’est la perte de ce que j’ose nommer un père culturel. Tout le monde au village suivait son immense carrière de près ou de loin; mais surtout, lui-même n’était jamais loin.

Au détour d’une entrevue en japonais, il glissait le nom de son village, ou il lui dédiait une pièce musicale dans un spectacle à Prague. Et quand il avait un moment de répit, on était certains qu’il viendrait passer quelques jours au Kamouraska, discrètement. Parce qu’André Gagnon a toujours été de Saint-Pacôme comme on est de son pays.

Croire en nous

Moi qui ne suis pas native de Saint-Pacôme, j’ai réalisé assez rapidement l’importance d’André Gagnon dans mon nouveau village. Je n’étais pas arrivée depuis deux semaines que j’apprenais qu’il venait de présenter dans l’église un spectacle de Noël, avec entre autres Marie Denise Pelletier et Robert Charlebois. Plus tard, quand on a fêté le 150e de Saint-Pacôme, il a composé la musique de ce qui a été l’hymne pacômien, le temps d’un souvenir. On l’a vu partout, dans toutes les soirées, parce que bien sûr, il avait accepté sans façon la présidence d’honneur des fêtes.

Et puis un jour, c’est moi qui ai eu besoin de lui. J’avais suivi le panache blanc de monsieur Jacques Mayer dans l’aventure de la Société du roman policier de Saint-Pacôme (SRPSP). Il s’agissait de créer de toutes pièces un prix littéraire pour un genre mal aimé, et surtout à peine émergent au Québec… rien de moins! On a bien sûr consulté André Gagnon. La suite appartient à l’histoire.

Les plus grands de la scène québécoise sont passés grâce à lui à Saint-Pacôme au fil des années et des galas policiers. André Gagnon lui-même, mais aussi de nombreux amis à lui, dont Michel Dumont, Lise Dion, Andrée Lachapelle et Rita Lafontaine. Pour reprendre la phrase très juste de la présidente de la SRPSP, Louise Chamberland, tous ces artistes « … ont cru en nous parce qu’ils croyaient en lui ».

Parmi tous ces visiteurs illustres, celui qui a eu le plus gros impact sur moi restera Michel Tremblay. À la demande de son ami André, il a eu la générosité de céder à la SRPSP les droits d’une pièce de théâtre dont il avait réalisé l’adaptation pour le Québec. J’ai eu l’immense bonheur de participer à la production de Piège pour un homme seul, que nous avons présentée à quatre reprises à la salle André-Gagnon [ça ne s’invente pas!] de La Pocatière en 2004.

Je ne sais pas si vous mesurez l’énormité de la chose, mais j’ai tenu un des rôles principaux dans une pièce adaptée par Michel Tremblay… avec Michel Tremblay et André Gagnon assis dans la salle. Entendre le rire caractéristique de Tremblay fuser de bon cœur dans le noir devant moi aura été un des grands bonheurs de ma vie.

À titre personnel, c’est la dette principale que je conserve envers le bon génie de Saint-Pacôme. Ce défi à moi-même, ces quelques mois où on s’est pris pour une troupe de théâtre, ces papillons dans le ventre avant les trois coups, et cette intense joie dans le cœur sous les applaudissements, je les dois à la générosité de cet homme qui est resté au plus profond de lui-même le fils de son village, et qui a partagé avec nous son amour de la musique et de toutes les cultures.

On n’oubliera pas, promis.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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10 commentaires

  1. avatar Par : Marie Marchand

    Tu as tellement raison Éliane. Je me souviens d’avoir eu l’honneur de chanter avec toi et quelques autres amies de St-Pacôme, pour rendre hommage à André Gagnon lors d’un Gala du roman policier. Une chanson de Claude Léveillé pour un monument de la musique! Un honneur que je n’oublierai jamais.

  2. avatar Par : Raymond Cadrin

    Oui, André Gagnon restera un monument important et bien vivant dans l’histoire pour St-Pacôme, la musique au Québec et au sur le plan international!
    J’aimais vraiment sa musique et sa période de création avec Claude Léveillé.
    Chanceuse que tu aies eu l’occasion de le côtoyer ainsi.

  3. En cette veille de Noël, bon Noël à toi et bon anniversaire à Michou qui ne rajeunit pas lui non-plus. Bises bises.

  4. avatar Par : Marie Marchand

    St-Pacôme a été mon village d’adoption pendant 10 ans. Mais il restera mon village préféré pour le reste de ma vie, tout comme celui de son plus illustre résident.

  5. avatar Par : Ginette Bisanti

    Merci ma fille!
    Ta parole est tellement complète et fine!
    Je ne l’ ai pas connu perso, mais son esprit continu de rayonner à travers les Pacômiens.
    Un petit grand homme!

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