L’évolution en marche

Les temps sont durs pour les garçons. Et pour quelques filles aussi, il faut bien le dire. Comme tout le monde, je suis emportée par la vague de dénonciations d’agressions sexuelles qui déferle sur l’Occident. Aussi, en lisant l’excellent texte de Samuel Saint-Denis-Lisée sur ce sujet la semaine dernière, j’ai eu très envie de prolonger la conversation sur l’évolution du comportement sexuel au XXIe siècle.

Comme c’est vraiment un sujet de conversation omniprésent, j’ai pu jaser avec des femmes et des hommes d’un peu partout. Ma fille en particulier, féministe réfléchie et intéressée, m’a permis de considérer la question avec des yeux plus jeunes que les miens. Et j’ai vu la révolution en marche.

Depuis que la Terre héberge la vie, la raison du plus fort a toujours été la meilleure. Les gros mangent les petits, et les filles restent en famille pendant que les gars mènent le monde. On parle de millénaires, ici, il ne faut pas l’oublier. Or, il y a quelques dizaines d’années, les filles ont réalisé qu’on n’était pas obligé de continuer comme ça. En Occident, la Révolution industrielle et les deux guerres mondiales ont lancé les femmes sur le marché du travail. En à peu près un siècle, les femmes ont fait tourner le vent de plusieurs millénaires d’évolution, vous rendez-vous compte?

Malgré cela, les rapports de force individuels en sont la plupart du temps restés au niveau de la masse musculaire. Qu’on le veuille ou non, le gars est plus fort que la fille, et la fin de l’histoire reste souvent la même.

La montée du féminisme a marqué la prise en main de son destin par la femme moderne. La vague de dénonciation que nous connaissons aujourd’hui est l’aboutissement normal des luttes féministes. Mais au contraire des luttes pour de meilleurs salaires ou pour l’implantation de services de garderie, cette lutte contre l’intimidation demandera des changements profonds, non seulement de la part des hommes, mais des femmes également. Parce que la culture de l’intimidation est ancrée en nous de toute éternité, et voilà que nous entendons la changer. Ça va être dur.

Vouloir changer

Nous voulons des rapports humains basés sur l’égalité, le respect, l’écoute. Nous voulons que tout le monde puisse vivre sans risquer de se faire grabber quelque chose par un indésirable. Nous voulons que notre destin soit déterminé par notre compétence, pas par ce qui se trouve ou non entre nos jambes. Et on dirait que cette volonté collective se cristallise aujourd’hui sur les médias sociaux. On dénonce, ce qui est bien. On le fait parfois anonymement, ce qui est inquiétant.

Bien ou moins bien, ça laboure le train-train quotidien de beaucoup de monde, à commencer par celui des bullies ordinaires qui voient leur bêtise s’étaler sur tous les écrans. Est-ce mérité? Sans doute. Est-ce dévastateur? Évidemment. Faudrait-il arrêter ça? Oh, la belle question!

C’est ici que j’ai constaté le clivage le plus révélateur entre les plus jeunes et les plus vieux, parmi les opinions que j’ai recueillies. Les plus vieux, ceux qui reconnaissent le bruit des bottes hitlériennes dans des événements comme ceux de Portland, ont un malaise profond devant la délation de masse, à plus forte raison si elle est anonyme. Des souvenirs de Berlin-Est et de Russie stalinienne nous remontent dans le ventre et on se sent tout chose.

Les plus jeunes voient la chose comme une évolution normale, un objectif à atteindre. Et s’il faut pour cela écorcher au passage quelques egos trop machos dans la colonie artistique, eh! bien soit. L’important est que tout le monde comprenne qu’il est fini le temps des mononcles aux mains longues et des réalisateurs aux auditions libidineuses!

Personnellement, je serais de l’école de l’humiliation instantanée. « Câline, mononcle, tu sais pas encore comment les filles sont faites, t’as encore besoin de vérifier à la main? » Ou bien : « Franchement, Éric, on peut vivre une heure sans parler de tes pulsions sexuelles, tsé… » Je sais, ça prend de la répartie et tout le monde n’a pas envie de la confrontation directe. Il faudra peut-être penser à s’organiser en gang. Favoriser la prise de parole dans des situations inacceptables. Montrer aux enfants que l’intégrité physique et mentale de chacun passe par la vigilance collective face aux agressions à caractère sexuel et à toutes les formes d’intimidation.

Il y a évidemment les actes qui tombent sous le coup de la loi, qui doivent être sanctionnés. Leur nature rend souvent la chose difficile, tant il est ardu de prouver des événements sans témoins. Sans parler du flou inévitable qui se crée quand on essaie de définir le consentement. Consentir à quoi, quand, combien de temps? Et si je change d’idée dans le feu de l’action? Il faut de la nuance et de l’intelligence, c’est un dur défi pour le système de justice et pour les victimes qui s’y hasardent. Mais l’évolution emportera aussi la justice dans son sillage, et les lois s’adapteront. Oui, ça risque d’être un peu long.

Il faudra faire attention à nous

Notre façon de considérer les rapports entre les hommes et les femmes est en train de changer à une vitesse stupéfiante. Le changement sera intéressant à observer et le résultat pourrait bien être une société plus harmonieuse.

D’ici là, je nous souhaite une transition intelligente. Gardons en tête ces millénaires d’évolution que nous voulons faire bouger en quelques années. Il faudra être patients. Et de grâce, les filles, faisons attention à nos gars au passage. Ils ne sont pas tous pareils, même que la plupart sont pas mal fins. Et puis, la force, ça reste utile, pas vrai? Faut juste que chacun – autant les filles que les gars – trouve la sienne, et s’en serve de façon à ce que la vie de tous soit un peu meilleure.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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5 commentaires

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    J’ai reçu par courriel le commentaire de monsieur Pierre Caron. Je le retranscris ici avec sa permission :

    « Il y a tant à faire pour espérer atteindre un jour le plein respect des femmes que je suis d’accord qu’on entretienne par tout moyen, dont celui des dénonciations, les comportements machistes odieux que plusieurs subissent. »

  2. avatar Par : Marie Marchand

    Bravo Mr. Caron, j’approuve votre propos et évidemment, Éliane, il y a plus de bons garçons qu’on pense. Messiers, osez intervenir quand il le faut. Nous vous serons reconnaissantes.

  3. avatar Par : Gaston Lagacé

    Aux pistes que tu as ouvertes, Éliane, j’ajouterais la nécessité de travailler aussi sur l’éducation des garçons. Qu’ils apprennent à voir les filles autrement que dans les images véhiculées par les jeux vidéos ou les sites pornos…

    Pourquoi pas inclure dans le programme scolaire de la fin du primaire et du début du secondaire une forme d’éducation aux relations amoureuses, qui serait une approche plus élargie que l’éducation à la sexualité?

    • avatar Par : Éliane Vincent

      C’est une très bonne suggestion. J’ajouterais pour ma part que le problème en est un de relations humaines globales, pas seulement amoureuses. Alors un cours de philosophie? D’hygiène de vie sociale?

  4. avatar Par : Éliane Vincent

    Une autre réponse reçue par courriel, celle-ci de Marie Parent, qui m’autorise elle aussi à la partager avec les lecteurs du blogue :

    « Il faudra effectivement un peu, beaucoup de temps pour changer les choses mais, comme disait l’autre, Paris et Rome ne furent pas construites en une seule journée, ni même année.

    J’ai moi aussi beaucoup de difficulté avec les dénonciations anonymes. Je sais que plusieurs ont tenté d’utiliser les moyens légaux, sans succès, et pire : en sont sorties meurtries et diminuées plus qu’avant leur démarche.

    Il faudrait – est-ce seulement possible? – des normes pour encadrer le tout et offrir une possible démarche légale dans le respect de tous. Il ne faut pas oublier que toutes ces histoires se jouent à minimum deux personnes.

    Je garde espoir malgré tout. On a bien réussi à faire changer certaines mentalités face à l’alcool. Il n’y a pas si longtemps, une personne en état d’ébriété qui en blessait une autre, parfois mortellement, n’était pas considérée comme un meurtrier car c’était la faute de « la boisson ». Aujourd’hui, pour cela, la justice a fait de grands pas. Je souhaite qu’il en soit de même pour les agressions.

    Je n’ai pas lu toutes les histoires, mais plusieurs font mention d’attitude déplacée de la part des gars lorsqu’ils ont pris un verre, ou plus, de trop. Les filles aussi devront prendre conscience, si ce n’est déjà fait, que les comportements sont modifiés sous l’influence de certaines substances.

    Nous avons beaucoup de pain sur la planche, mais je crois sincèrement que lentement mais surement on y arrivera. Les éducateurs, parents et enseignants auront un rôle à jouer pour obtenir des changements. On ne modifiera pas des millénaires en un mois.

    Merci de m’offrir ces blogues si riches en contenu et qui me portent à réfléchir énormément. J’ai trois petits-fils dont deux très concernés par la situation, 17 et 22 ans. On a un peu échangé sur le sujet. Les gars ont vraiment besoin d’aide pour comprendre toutes les nuances. »

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