Le privilège blanc

(Ce billet est très largement inspiré d’un commentaire que j’ai fait sur Facebook en réaction à certaines chroniques sur la fragilité blanche.)

Difficiles prises de conscience

Je suis un homme blanc hétérosexuel et de surcroit je suis venu au monde dans un milieu socio-économique relativement aisé. J’ai des biais sexistes, racistes et homophobes plus ou moins conscients. En vous disant cela, je ne suis pas en train de me flageller sur la place publique. Je ne suis pas en train de faire un aveu de culpabilité. J’énonce simplement une série de constats à mon propos.

Pour me sentir coupable, il faudrait que j’aie choisi de venir au monde homme, blanc et hétérosexuel ainsi dans un milieu socio-économique aisé. Or tout ceci s’est imposé à moi sans le moindre assentiment de ma part. Même chose pour mes biais. Ils m’ont été inculqués plus ou moins consciemment, plus ou moins volontairement. Ce qui m’appartient, c’est d’en faire ou non une prise de conscience par la suite lorsque l’occasion m’en est donné.


Je peux reconnaître que ces constats m’ont favorisé. Je ne suis pas en train de vous dire que je n’ai pas rencontré de difficultés dans ma vie. Mais aucune n’était lié au fait que je sois un homme blanc hétérosexuel.

Je ne sais pas ce que c’est d’être une femme, de vivre dans la peau d’une femme. Je n’ai jamais vécu la réalité d’une personne racisée. Je n’ai jamais vécu le dure questionnement sur mon orientation sexuelle et encore moins la discrimination d’une personne homosexuelle. Et si j’ai vécu quelques difficultés financières dans ma vie, j’ai pu compter sur de nombreux atouts pour les affronter.

Alors quand je vois certains s’insurger devant l’expression du privilège blanc, je suis un peu surpris. C’est probablement un des éléments de ce qu’on appelle la fragilité blanche. Cette difficulté à reconnaître les privilèges résultant de notre naissance.

Encore une fois, il ne s’agit pas de se culpabiliser. Mais de reconnaître que pour avoir une connaissance du vécu des femmes, des personnes racisées, des personnes homosexuelles, l’homme blanc et hétérosexuel que je suis n’a pas d’autre choix que d’écouter ce qu’elles ont à dire. Je pourrais dire la même chose des personnes défavorisées du point de vue socio-économique.

D’abord être à l’écoute

Être à l’écoute de ces personnes ce n’est pas renoncer à penser par soi-même. C’est juste réaliser qu’une grande partie de l’expérience humaine ne nous est accessible qu’à travers l’écoute attentive du témoignage des autres, des femmes, des personnes racisées, homosexuelles, etc..

Il est effectivement difficile de prendre conscience de ses privilèges sans une ouverture aux autres et à leur histoire et sans un sentiment d’empathie. Par exemple, de pouvoir déambuler paisiblement sans crainte d’être victime d’agression sexuelle, on n’en prend conscience que lorsqu’on réalise que ce n’est pas le cas pour les femmes. Quand on est blanc, on n’a pas à élever nos enfants dans la peur de la police. Cette dernière est sensée nous protéger. Dans bien des situations, on part avec une longueur d’avance sur les femmes, les personnes racisées, les homosexuels, etc. Le fait de venir au monde dans une famille aisée et instruite est aussi un avantage que certains ont sur d’autres. Encore ici, il ne s’agit pas de se sentir coupable, mais de réaliser que pour une véritable égalité des chances, une simple égalité de traitement ne suffit pas. Il faut parfois des programmes et des actions concrètes pour rééquilibrer les chances et corriger certaines discriminations systémiques.

Des solidarités à construire

Durant la même période où j’écrivais ce message, Vanessa Destiné, journaliste, écrivait cette phrase qui lui a valu une dure critique «Il n’y a pas de solidarité spontanée entre le Blanc pauvre et le Noir pauvre » Le mot clé de sa phrase est « spontanée »

Elle ne dit pas que cette solidarité est impossible, mais qu’elle est à construire. Des syndicats ont réussi à conjuguer lutte des classes et antiracisme. Mais cette solidarité n’est pas spontanée, ni immédiate. Elle est l’œuvre d’une réflexion sur le racisme. Il en fut de même pour le sexisme. Le syndicalisme comme la gauche d’ailleurs n’était pas d’emblée sensible au sort des femmes et à la discrimination dont elles étaient les victimes. Encore aujourd’hui, ce sont toujours les femmes qui sont le plus touchées par la pauvreté. Cette solidarité des hommes envers les femmes n’est pas spontanée. Elle doit être construite à partir d’une prise de conscience des inégalités. Et cette lutte a été largement le fait des femmes avec quelques alliés du côté des hommes.


J’ai fait le même constat avec la lutte à l’homophobie. L’appartenance à la même classe sociale que votre confrère de travail ne vous protège pas d’emblée des discours et des comportements homophobes de sa part. Comme ancien responsable du comité pour la diversité sexuelle de ma centrale syndicale, je peux témoigner que cette solidarité entre les travailleurs et travailleuses sur cette question de l’homophobie est à construire et n’est pas une réaction spontanée du simple fait qu’ils ou elles partagent les mêmes conditions de travail. Dans le même ordre d’idées que Vanessa Destiné, on pourrait écrire qu’il n’y a pas de solidarité spontanée entre l’hétérosexuel pauvre et l’homosexuel pauvre, entre le travailleur hétérosexuel et le travailleur homosexuel. Ces solidarités sont à construire.

Pour une gauche renouvelée

Certains semblent éprouver une certaine nostalgie pour une gauche passée qui n’avait d’intérêt que pour la lutte des classes. Ils vont même jusqu’à reprocher à cette « nouvelle gauche » d’avoir oublié ces luttes passées. Dans certains cas, on peut se douter qu’il ne s’agit que d’un prétexte pour discréditer les combats progressistes. On peut soupçonner et parfois même vérifier que les combats pour une plus grande justice sociale ne les motivent pas plus que ceux contre les discriminations de toutes sortes. Aux autres, ceux et celles qu’on peut penser sincères, il faut rappeler ces mots d’Émile Sader : «La gauche prend naissance dans ses luttes contre l’oppression, les injustices et les discriminations. Elle est là pour défendre les droits de tous, l’égalité et la justice. »

En ces temps de pandémie et de confinement, je souhaite à chacune et à chacun d’entre vous un aussi joyeux temps des fêtes que possible. Que ce qui nous manque le plus soit l’occasion d’en mesurer la valeur.

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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1 commentaire

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    Cher monsieur Jobin, chaque mot de votre billet m’est allé droit au cœur en passant par la raison. Cette solidarité à construire est dans chaque recoin de nos vies, dans chaque Joyeux Noël lancé à un inconnu croisé sur la rue.

    Soyons donc des construiseurs de solidarités, quel beau programme pour cette année incertaine qui nous pend au bout du nez!

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