Il faut que ça change

Nous en sommes rendu à une troisième vague de dénonciations provenant de femmes ayant subi des agressions sexuelles, du harcèlement et des comportements déplacés (et comportements déplacés est peut-être un euphémisme de ma part) : 2014, 2017 et 2020. Et il y a fort à parier que si le message n’est pas compris, s’il n’y a pas l’amorce d’un changement radical de culture, il y en aura une quatrième, une cinquième, etc.

Et à chacune de ces vagues de dénonciations, il se trouve des gens pour croire que cela va trop loin. Mais même avec leurs risques de dérapage, les dénonciations anonymes ont leur raison d’être. Notre système judiciaire et policier est loin d’être à la hauteur. Mais le problème dépasse largement notre système judiciaire.

J’ai lu de nombreuses chroniques sur cette troisième vague. Quelques passages m’ont particulièrement interpellé.

« Donc, reprenons du début… Un policier est condamné pour agression sexuelle. Sa victime, brisée, raconte l’effet dévastateur que le crime a eu dans sa vie. Et que disent ses supérieurs ? C’est un « policier exemplaire ». Un gars ponctuel… » (1) Rima Elkouri, La Presse

Difficile de répondre à ces femmes de porter plainte dans ces conditions. Et disons-le, même dans les meilleures conditions possibles, la preuve de l’abus n’est pas toujours possible à faire.

« Ce que l’on sent derrière cette vague est moins un désir de vengeance qu’un appel à un profond changement de culture. Or, un changement de culture ne se fait pas seulement en disant aux victimes d’aller porter plainte à la police, d’autant plus que plusieurs comportements dénoncés n’appellent pas forcément à des sanctions judiciaires. Plusieurs cités dans une liste vont s’en sortir après avoir fait profil bas et vécu un peu la honte de leur bord, pour une fois. La plupart des accusatrices ne demandent qu’une prise de conscience. » (2) Chantal Guy, La Presse

Voilà pour moi le point essentiel de cette troisième vague. Tous les gestes reprochés ne tombent pas nécessairement sous la juridiction du code criminel. Mais ces gestes n’en contribuent pas moins à créer un climat toxique pour les femmes, alimentant la peur et objectivant le corps des femmes comme si ce dernier n’était qu’un élément au service du désir sexuel des hommes.

« Souvent, un prédateur, ça commence par des attouchements dans un parc ou une piste cyclable, puis ça monte, ça augmente. Une tape sur les fesses d’une inconnue dans un lieu public, il y a des gens qui ne le signalent pas, parce que ça leur semble banal. Mais, souvent, il s’agit de prédateurs en puissance. Et le fait de le signaler, ça permet de faire des liens », croit-il. » (3)Lieutenant Gaston Forget

Ce policier d’expérience en matière d’agression sexuelle vise juste. Bien sûr, tous les gars qui font des « jokes » de mononcle ne finiront pas comme agresseurs sexuels. Mais je me rappelle comment je trouvais dégradante l’activité dont j’étais témoin adolescent qui consistait à donner une note aux filles en fonction de leur apparence physique comme si la seule chose qui justifiait leur existence était la conformité de leur apparence physique au goût du jour et aux jugements des gars.

Mais je vous avoue que la phrase qui m’a le plus touché à la fois comme ancien éducateur en milieu scolaire et comme grand-père de trois petites filles est la phrase suivante d’une jeune fille de 15 ans :

« Il m’est arrivé une seule fois de voir un adulte intervenir alors que ces comportements se font ouvertement et à voix haute devant des témoins, adolescents comme adultes. » (4) Layla Archambault

Là je vous avoue que je me suis senti drôlement bousculé comme adulte. Dans sa chronique (5) où il faisait référence à la lettre de Layla Archambeault, Patrick Lagacé disait qu’il faudrait, entre autres, augmenter le nombre d’heures consacrées à l’éducation sexuelle. Certes, ce n’est peut-être pas une mauvaise idée. Mais les comportements dénoncées par Layla se produisent un peu partout à l’école et dans la société. C’est tout le personnel de l’école qui devrait être sensibilisé et habilité à intervenir. Un simple cours, si bien construit soit-il, ne peut à lui seul opérer un changement de culture.

Ce changement de culture doit également dépasser le milieu scolaire. C’est l’ensemble de la société qui doit être mobilisé. Comme amateur de bières, il me vient assez rapidement en tête les publicités de certaines brasseries comme celle d’Unibroue dont le slogan était : Une blonde avec un beau U, publicité dont il est d’ailleurs impossible de trouver des traces aujourd’hui sur Internet. Mais d’autres brasseries, comme Archibald par exemple, ont repris ce flambeau peu enviable.

Bref, sans un changement profond de cette culture, il y a fort à parier que les dénonciations vont continuer et qu’elles auront raison de continuer. Et comme grand-père, j’espère que mes petites-filles rencontreront des adultes capables d’intervenir quand elles feront face au genre de situations dont parle Layla.

(1) https://plus.lapresse.ca/screens/64bdafc3-44ce-45bb-b3f0-6416814975f3__7C___0.html?utm_content=facebook&utm_source=lpp&utm_medium=referral&utm_campaign=internal+share&fbclid=IwAR1SX17OOm7h9BLThhbrTjattPVxSH8EJUt6GYoYxKV95dAeFS6Z4lYzPnI

(2) https://plus.lapresse.ca/screens/433ed673-d5dc-4a3c-a7f2-17c0193d3ceb__7C___0.html?utm_content=facebook&utm_source=lpp&utm_medium=referral&utm_campaign=internal+share&fbclid=IwAR1rkjB8CJSC8-HZjYHSwMD3kqRym-qTWnjV-VlnzJqlGhK82qYBmyt97ig

(3) https://plus.lapresse.ca/screens/9277ce6b-1e8c-43a1-82ab-10030ffa3e9f__7C___0.html?utm_content=facebook&utm_source=lpp&utm_medium=referral&utm_campaign=internal+share&fbclid=IwAR3amjxad6hqlX9AqrnmaFdAe2Jleqewt432SGrKQGzpiKnn0yA2AP_58Cs

(4) https://plus.lapresse.ca/screens/0caf6824-60f2-475d-8f00-2c0c029c70ea__7C___0.html?utm_content=facebook&utm_source=lpp&utm_medium=referral&utm_campaign=internal+share&fbclid=IwAR3E-D-C44QeLpZ6X52tKOBXb5KxqnkKDXhuoy1BXCF_Bk6g6xg7XvtaWYk

(5) https://plus.lapresse.ca/screens/183507e8-2714-4a2d-8c86-4deec6060e94__7C___0.html?utm_content=facebook&utm_source=lpp&utm_medium=referral&utm_campaign=internal+share&fbclid=IwAR3sJpZLHW_ss0hfJ9y4_Y2kJTrGIrtzfM1z2TzXVwQlf_uQXauBLqy20dg

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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1 commentaire

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    « Et comme grand-père, j’espère que mes petites-filles rencontreront des adultes capables d’intervenir quand elles feront face au genre de situations dont parle Layla. »

    Voilà qui nous ramène à l’origine de la situation, qui a servi de base à ma réflexion du 2 août dernier sur ce blogue : il faut apprendre très jeune comment se comporter en société, comment respecter les individus de tous les sexes, de tous les genres, comment canaliser nos pulsions malsaines dans des activités exutoires sans conséquences sur les autres…

    Apprendre, enseigner, éduquer, c’est la seule façon de changer cet état d’esprit incrusté dans notre patrimoine commun et qui est tout bêtement la loi du plus fort. Un état d’esprit qui se transmet de génération en génération depuis des millénaires…

    Combien de temps a-t-il fallu pour changer notre comportement face au tabac ou à l’alcool au volant? Des comportements vieux de quelques centaines d’années tout au plus. Imaginez éradiquer la pulsion d’intimidation, qui est aussi vieille que l’humanité…

    Faudra être patients et tenaces.

    Et au risque de me faire lancer des tomates, j’espère que nous saurons ne pas faire comme trop d’opprimés qui deviennent bourreaux lorsqu’on leur en donne l’occasion, et éviter la tentation pour les femmes d’user de leur potentiel castrateur envers les gars. C’est si facile et ce n’est tellement pas la solution.

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