Faire tourner la roue

Il y a quelques années sur ce blogue, je me désolais que le CapitalavecungrandC n’ait pas saisi l’immense potentiel financier de l’urgence climatique. J’implorais l’arrivée du Rockefeller de l’énergie verte, qui deviendrait multizilliardaire en nous préservant du fatidique 1,5 degré Celcius. Bref, je trouvais que la roue du changement vert tardait à se mettre en branle, malgré un immense potentiel de mégaprofit.

J’avais oublié le temps. Le temps essentiel au mûrissement des idées. C’est comme pour un deuil : au début on n’y croit pas, puis on se fâche, puis on ne sait plus quoi faire, et à la longue on finit par se faire à l’idée et on peut repartir. Ben on dirait que depuis Rachel Carson et son Printemps silencieux en 1962, on a fini par faire notre deuil de « la Nature comme avant ». On dirait que les idées commencent à mûrir.

Il y a les autos électriques, qui commencent à prendre de l’élan. C’est loin d’être la solution parfaite, mais il faut bien commencer quelque part. Et puis, tiens donc, une taxe carbone! Déjà on ratisse plus large. Et puis des consultants, et puis des initiatives pour compenser les émissions de carbone. Et encore des milliers de petites entreprises partout sur la planète, qui concrétisent des milliers de bonnes idées à petite échelle. Voyez-vous une espèce d’embryon de système économique en train de naître?

Quand la haute finance se met à créer des fonds d’investissement verts, on sait qu’on est à la veille de quelque chose. Surtout qu’en queue de peloton, à peine en retard, bon pied bon œil, notre gouvernement caquiste lui-même emboîte le pas. François Legault, l’ex-PDG d’une compagnie aérienne prospère, a piloté le premier budget qui reconnaisse enfin les enjeux climatiques. Je vous recommande l’article d’Isabelle Hachey dans La Presse, elle donne le goût d’y croire.

Bénéfice marginal[1]?

C’est à ce moment dans l’Histoire que le destin a fait éclore un machin au nom barbare qui a l’effet d’un magistral coup de frein sur le business as usual, j’ai nommé la COVID-19 à coronavirus.

L’historien et démographe Patrice Bourdelais, de l’École des hautes études en sciences sociales du CNRS français, a rappelé que les grandes pandémies sont souvent une source de changement pour les sociétés qui y sont confrontées, interrompant par exemple les échanges commerciaux pour les rediriger vers des voies plus sûres, en créant au passage de nouveaux centres économiques.

Vous me voyez venir, n’est-ce pas? Peut-on, sur la pointe des pieds, noter que le ralentissement imposé par la COVID-19 a eu un effet corollaire inattendu, celui de provoquer une chute notable des émissions de GES? Et pourrions-nous aller jusqu’à nous imaginer tenter de pérenniser un peu ces résultats positifs?

Pensons-y : une fois qu’on a levé le pied, on n’est pas obligé de le remettre au plancher dès que l’alerte est passée, non? Condamnés que nous sommes aujourd’hui à magasiner moins, à aller moins au théâtre ou à l’aréna, à voyager moins, profitons-en donc pour voir si entre rien du tout et trop, il n’y aurait pas une voie mitoyenne qui resterait confortable tout en polluant moins. Comme un coup de pratique de décroissance…

Peut-être qu’une fois les restrictions abolies, il suffirait de garder collectivement une certaine erre d’aller, de ne pas revenir tout à fait à la « normale » dans notre façon de consommer, comme l’infarctus qui nous déciderait enfin à cesser de fumer?

Je vous soumets l’idée, mais je doute quand même que ce soit le discours que nous tiendront les marchés à la levée de l’état d’urgence…


[1] Je marche sur des œufs pour écrire ce qui va suivre, compte tenu du drame humain que constitue cette épidémie.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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8 commentaires

  1. avatar Par : Roméo Bouchard

    Pas mal du tout, Éliane. Je partage ton rêve. Une chose est sûre. Beaucoup de choses ne seront plus comme avant après ce long couloir de l’inconnu et de l’inutile.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Plusieurs semaines de confinement plus tard, je me permets, cher Roméo, de regarder ça aller avec de plus en plus de scepticisme. Ils sont nombreux à piaffer dans les box de départ, et j’ai bien peur que la course ne redémarre sur les chapeaux de roues…

      Business as usual.

  2. avatar Par : Isabelle Éthier

    Un coup de pratique de décroissance! C’est tellement juste et tellement ça! Éliane tu inspires…

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci pour tes bons mots, chère Isabelle, mais j’ai peur qu’il nous faudra inspirer beaucoup plus de gens, parce que pour l’instant, il semble bien que tout le monde a le pied tout près de l’accélérateur, et très désireux de repartir la machine à toute vapeur…

  3. avatar Par : Claudette Dorval

    Oui si ton rêve pouvait devenir réalité! Toute la planète en profiterait. On peut toujours rêver…et espérer.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Le rêve, c’est la première étape. Après, faut les convaincre tous, les sept milliards de nous. Faudrait commencer tout de suite à mon avis.

  4. avatar Par : Pierre Jobin

    Je partage ton point de vue sur un éventuel changement. On espère que cette crise sera une occasion de réfléchir sur certaines pratiques et qu’elle nous conduira à des changements bénéfiques pour les êtres humains et pour la planète. On peut espérer qu’on va se questionner sur certaines de nos pratiques nuisibles à l’environnement, qu’on va construire une société plus juste, plus solidaire, plus pacifique. Mais la crise à elle seule n’amènera pas de changement sans une prise de conscience et sans une volonté collective et politique clairement affirmée. Il y a aussi de forte chance pour que beaucoup de personnes désirent reprendre le cour « normal » des choses. Et on peut aussi comprendre en partie ce désir.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Votre analyse de la situation rejoint tout à fait la mienne. Et connaissant de longue date les humains, mon optimisme reste en berne quant à la possibilité d’un tournant majeur dans notre comportement. Les arcs-en-ciel sont par essence inatteignables…

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