Ce que je ne peux pas dire

Il paraît que je dois comprendre que je ne pourrai jamais comprendre. D’accord.

C’est vrai, je suis blanche, nord-américaine, née en 1963, n’ayant connu comme drame que le divorce de mes parents. Il paraît qu’à cause de cela, je n’ai pas voix au chapitre du vivre ensemble. Il paraît que si je n’ai pas souffert, je ne peux pas réfléchir sur la souffrance, et que je ne suis pas qualifiée pour en parler. Ça se peut.

J’ai beau n’être qu’à moitié d’accord avec ces prémisses, je sens bien que le moment est mal choisi pour m’exprimer sur la question du mot en N[1]. Et pourtant, il y a tant à faire pour ramener la paix dans notre voisinage collectif, tant à comprendre, tant à dialoguer pour faire jaillir la lumière. Mais ce n’est pas le moment pour les Blancs de revendiquer le droit à la parole. Aujourd’hui, c’est le temps d’écouter pour saisir toute la portée du traumatisme que les Blancs ont causé aux Noirs. Alors je me tais.

Pourtant, Verushka Lieutenant-Duval  de l’université d’Ottawa parlait justement de la réappropriation des termes par les communautés opprimées, pour en retourner le sens. Elle a donné deux termes en exemple : le motquinedoitpasêtreprononcé, et le mot « queer ». Personne n’est monté aux barricades pour le deuxième. L’oppression des minorités sexuelles n’est pourtant pas moins douloureuse, il me semble. Je sens qu’il y a là un champ d’exploration d’une richesse incroyable, dont j’aimerais discuter pour en chasser les ambiguïtés.

J’en étais là de ma rêverie, quand j’ai eu la bonne idée de syntoniser Radio-Canada dimanche matin, pour tomber sur Franco Nuovo qui annonce que Dany Laferrière a choisi son émission pour s’exprimer sur le débat qui fait rage depuis une semaine. Dany Laferrière est Noir. Il est Haïtien. Il a grandi sous le régime Duvalier. Il a migré. Il a une grande habitude de la réflexion. Il a un immense amour pour sa culture d’origine. Il a brillamment pris sa place dans le monde, jusqu’à siéger à l’Académie française, ce fief jalousement gardé de l’Homme blanc[2]. Je crois pouvoir affirmer que Dany Laferrière a toutes les qualifications requises pour prendre la parole, alors je me tais, et je l’écoute.

Il me parle d’Haïti, où le mot en N veut tout simplement dire «homme», où il figure dans la constitution du pays. Il me parle d’Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor, qui ont revendiqué et célébré la négritude. Il m’explique que le mot peut être violent, mais que les Noirs qui le prennent à bras le corps le transforment en outil puissant d’affirmation et de fierté. Il me dit que ce mot porte l’Histoire de son peuple, qu’il a sa trajectoire propre et que nous qui croisons sa route devons nous positionner face à lui. Il me dit que lorsqu’il se fait traiter de « sale N », il répond chaque fois « Et honoré de l’être, monsieur. » Il me dit que cela lui permet de renverser la charge du mot sur le raciste qui le prononce, que ça lui permet de dépasser la souffrance.

Et il me dit surtout que de faire le récit de la souffrance pour ensuite l’analyser procure inévitablement l’apaisement, que ça permet aux esprits de se calmer.

Je suis presque étonnée de me retrouver à chaque phrase de son texte. J’ai lu Césaire et Senghor. J’adhérais déjà à cette idée de noblesse portée par le mot en N quand les Noirs le prononcent. J’ai toujours été persuadée que le safe space revendiqué par plusieurs minorités est en fait un ghetto qui concentre les frustrations. Ce dimanche, Dany Laferrière a dit pour moi tout ce que je ne peux pas comprendre et que j’avais compris depuis longtemps : que l’ouverture et la bienveillance sont plus efficaces que la rancœur et la division; que la souffrance n’est pas une fatalité; que la violence n’est pas dans les mots, elle est dans les attitudes et les mentalités.

À la fin de l’entrevue, j’avais le cœur reconnaissant envers monsieur Laferrière d’avoir si bien éclairé le débat. Il m’a permis de continuer mes recherches sereinement, de prendre connaissance de points de vue opposés sans me sentir attaquée. Ces différents points de vue ont élargi ma réflexion, m’ont fait mieux comprendre les enjeux en place. Au bout de la ligne, j’ai décidé sans frustration de renoncer pour l’instant à écrire le mot en N, parce que j’ai compris qu’en ce moment, dans la bouche d’une vieille Blanche comme moi, ce mot est une distraction qui polarise la discussion plutôt que de la faire avancer.

Les drames humains prennent du temps à guérir. Une oppression qui s’étire sur des siècles ne peut pas être renversée en quelques semaines, et l’impatience légitime peut mener à des mouvements extrêmes. Je souhaite seulement que le balancier revienne vers le centre le plus rapidement possible, là où les passions sont apaisées et où l’on peut vivre ensemble sereinement, en se comprenant mutuellement du mieux qu’on peut. Parce que oui, il est possible de se comprendre si on a le courage de se parler.

Je termine par quelques références, en particulier le lien vers l’émission Dessine-moi un dimanche du 25 octobre 2020 avec Dany Laferrière, dont l’intelligence du propos m’a ouvert tant d’horizons.

https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/dessine-moi-un-dimanche/episodes/489141/rattrapage-du-dimanche-25-octobre-2020

https://www.nouvelobs.com/monde/20150623.OBS1337/nigger-pourquoi-le-n-word-rend-fou-aux-etats-unis.html

https://www.rfi.fr/fr/afrique/20130626-aime-cesaire-centenaire-mouvement-negritude

http://www.africaspeaks.com/kelani/fr/081204.html

https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-10-24/histoires-de-couleurs-et-de-nuances.php

https://www.lapresse.ca/actualites/education/2020-10-21/controverse-a-l-universite-d-ottawa/alors-qui-a-le-droit-de-prononcer-le-mot.php

https://www.journaldemontreal.com/2020/10/22/controverse-a-luniversite-dottawa-les-recteurs-des-autres-universites-jugent-la-situation-complexe

https://www.985fm.ca/balados/328637/episode/341645/debat-sur-le-mot-n-qu-on-ne-peut-prononcer

https://www.985fm.ca/audio/341577/lhumoriste-renzel-dashington-nous-dit-pourquoi-on-ne-doit-pas-utiliser-le-mot-n

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1743975/racisme-controverse-universite-ottawa-emilie-dubreuil

https://merle-moqueur.blogspot.com/2016/03/il-ne-faut-plus-dire-negre.html

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1359827/mot-negre-racisme-livre-ecole-robert-soulieres-commission-scolaire-portages-outaouais

https://www.ledevoir.com/societe/education/588098/le-milieu-universitaire-denonce-une-attaque-contre-la-liberte-academique

https://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%A8gre

https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-10-22/utilisation-du-mot-commencant-par-n/un-peu-d-humanite.php


[1] Non, je ne l’écrirai pas, il est trop chargé maintenant.

[2] L’Académie française compte en 2020 trente-quatre membres, dont cinq femmes (toutes blanches) et un seul Noir.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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10 commentaires

  1. avatar Par : Isabelle Ethier

    Je me réjouis de cette réflexion qui souligne avec grâce et révérence le juste et éclairant propos de Dany Laferrière. Madame Vincent il y’a de la vie et de l’élan dans tous vos écrits. Bravo et merci de nous aider à mieux réfléchir!

  2. avatar Par : Gaston Lagacé

    Merci d’avoir le courage de tracer des ponts là où d’autres s’évertuent à creuser des fossés.

    • Avec tout le respect pour la lourdeur que ce mot peut représenter pour les gens qui ont dû, et qui doivent encore!, le subir, je ne crois pas que la solution réside dans son banissement de l’espace public. On voit ce que cette approche a donné pour les « mots d’Église » qu’on entend encore de nos jours en dépit de tous les efforts pour en interdire l’utilisation. Me semble que, dans ce domaine, une approche éducative dans les institutions d’enseignement (et à la maison, bien sûr!) aurait davantage de chances de produire des résultats significatifs.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      La censure suscite la résistance, c’est un fait. Merci Gaston, pour ce commentaire plein de bon sens!

  3. avatar Par : Serge Gagnon

    C’est si facile à comprendre lorsque c’est dit avec intelligence.

  4. avatar Par : Éliane Vincent

    Avec son aimable autorisation, je partage avec vous le commentaire de Marie Parent :

     » Encore une fois, bravo. J’ai aussi écouté partiellement l’émission de Franco Nuovo. Je vais donc me reprendre et cette fois d’un bout à l’autre, surtout la partie avec Dany Laferrière.

    En cette période de pandémie qui nous divise, les croyants et non-croyants, façon de parler, plusieurs auraient pu utiliser cette histoire pour en faire quelque chose de constructif.

    On n’est pas sorti de l’auberge, comme dirait l’autre. »

  5. avatar Par : Nicole Fraser

    Chère Éliane,
    Je n’avais pas encore pris le temps de lire ton bloque d’octobre. Comme je suis contente de ne pas avoir effacé ton courriel! Je me sens nourrie de ta réflexion. Merci d’avoir rapporté les paroles de Dany Laferrière. J’aime tout particulièrement sa répartie à l’insulte qu’un quidam essaie de lui faire: « Et honoré de l’être, monsieur. » Tout simplement magnifique!
    Merci d’avoir partagé ta réflexion avec nous.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Cette réplique me conforte dans l’espoir d’un retour de balancier qui rendrait au mot en N la puissante noblesse que j’y perçois depuis toujours. J’espère voir de mon vivant les Noirs se le réapproprier et le revendiquer avec fierté. Je souhaite un jour pouvoir l’utiliser avec respect et admiration, sans choquer personne. Merci de me lire!

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