2020, l’année folle

Vous rappelez-vous? Je parle aux plus vieux, bien sûr. Les milléniaux ne doivent pas être nombreux à savoir que les années 20, pour les ceusses du vingtième siècle, ce sont les années folles. Ces derniers jours, j’avoue que je n’ai pas pu m’empêcher de constater que la folie de ce siècle-ci ne sera pas celle du charleston…

D’abord, bien sûr, il y a la COVID. Au temps du déconfinement, les consignes deviennent de plus en plus confuses, faisant la preuve qu’il est plus facile de fermer la société que de la rouvrir. Deux mètres entre toi et moi, un mètre et demi entre moi et elle, zéro mètre entre lui et l’autre, mais juste au troisième quartier de la lune. Tu peux commander un gin au resto, mais pas un sandwich au bar. Au secours!

Est-ce qu’on ne serait pas dans un dessin animé, là?

Malgré ces quelques dérapages, on pouvait quand même se dire que collectivement, on n’avait globalement pas si mal manœuvré, à en juger par la ruée sur les piscines, sur les vélos, sur les salons de coiffure et sur tout ce qui rouvre enfin après le confinement. Visiblement, mon appel à la modération du mois de mars dernier n’a pas inspiré grand monde!

Bien sûr, on se prépare à la deuxième vague, qui devrait cette fois passer par chez nous, cible de choix que nous sommes pour les vacanciers en mal de destination libre de virus. Il y aura bien un ou deux asymptomatiques parmi eux pour nous repartir la courbe dans le doux pays, si on en croit les statistiques.

N’empêche, au Kamouraska, le dossier coronavirus semblait pas mal sous contrôle quand l’été est arrivé. Sur les chapeaux de roues. La canicule en mai, la canicule en juin. La pluie? Quelle pluie? Les agriculteurs qui commencent à désespérer. Coudon, le changement climatique s’est arrêté chez nous c’t’année?

Le drame

On était vendredi, en après-midi. On se serait cru au milieu du Sahara. Trente-huit degrés et demi dans ma cuisine, un vent brûlant à dessécher un dromadaire. Vous ne me croirez pas, mais j’ai levé les yeux vers la tourbière, visible de ma fenêtre, en me demandant si les gars arrêtaient de travailler par un temps pareil.

Le téléphone a sonné, mon frère m’a demandé si je voyais le panache. Ce qu’on craignait le plus, ce qu’on nous apprenait à redouter par-dessus tout, du temps où je travaillais chez Tourbières Lambert, était en train d’arriver.

Le feu est caché au cœur de la tourbe comme la soif au cœur de l’alcoolique. Il faut se méfier du perfide mégot, de l’étincelle mécanique, de la chaleur des moteurs. Le moindre rayon de soleil est l’ennemi du silo où la tourbe récoltée est entreposée. Statistiquement, l’incendie est pratiquement inévitable.

Et puis voilà, depuis vendredi, sous le ballet des avions arroseurs, l’été goûte la cendre. Pas seulement à cause du panache, mais aussi à cause de ce drame qui frappe une entreprise qui allait son chemin depuis presque un siècle. Une entreprise qui fait travailler des gens que je connais, et qui est toujours là quand il s’agit de soutenir des projets dans la communauté. Une entreprise dont le directeur de la production est aussi chef pompier. Tissé serré, tsé.

Alors à ce chef pompier, qui n’a pas dû dormir beaucoup depuis vendredi, ainsi qu’à ses frères sapeurs et à tous ceux qui sont sur le terrain, les deux pieds dans la folie de cette année dont on se souviendra, je veux dire que nous sommes une gang à vous regarder aller et à nous croiser les doigts. Pour qu’il ne vous arrive rien de grave. Pour que ça ne dure pas aussi longtemps que ça pourrait. Pour que ceux qui sont sous le chemin de la fumée et des flammes puissent retrouver rapidement leurs maisons, leurs fermes et de l’air pur. Pour que les tourbières Lambert se relèvent, comme le Phénix, de cet été au goût de cendres.

Et pour que cette année folle se calme un peu le pompon. On voudrait respirer.

PS J’ai concentré mes propos sur la folie de notre année au Kamouraska, mais un coup d’œil au sud, à l’est, à l’ouest ou au nord vous convaincra que c’est pareil partout. Ah! les années folles…

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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8 commentaires

  1. Merci. C’est toujours magnifique.

  2. Un excellent texte!!!

  3. avatar Par : Isabelle Éthier

    Que j’aime tes écrits Éliane…Celui-ci en particulier. Des travers dénoncés, on sent l’âme de la société. Cette fois-ci, on sent bien le charme et la générosité de Kamouraska!

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci à vous tous pour vos bons mots.

      Isabelle, je te rejoins quand tu soulignes combien ils sont beaux, les humains, quand ils se serrent les coudes. Au Kamouraska et partout ailleurs.

  4. avatar Par : Raymond Cadrin

    Désolant le drame autour de l’incendie de la Tourbière Lambert de Rivière-Ouelle…Après la période de la Covid-19, personne n’avait besoin que cela s’ajoute…
    Je pense beaucoup aux gens du Kamouraska, secteur ouest… Bien sûr, de belle solidarités ont dû se manifester.
    En espérant que vous pourrez reprendre votre souffle très rapidement…

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci pour ces vœux que je sais sincères.

      La solidarité vient de partout, jusqu’à Montmagny et même à Lévis, qui envoie ce matin une équipe de sapeurs pompiers en relève aux équipes sur place qui ne connaissent pas une minute de répit. Les agriculteurs de partout sont aussi généreux de leur temps et de leurs équipements, pour apporter de l’eau dans ce coin où il n’y en a pas tant. On ne leur dira jamais assez merci.

  5. avatar Par : Maurice Gagnon

    C’est toujours un plaisir de te lire, très chère!

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