Un silence assourdissant

Lorsque j’ai écrit mon précédent billet, au début d’octobre, je marchais sur des œufs. Dans un monde qui a poussé l’art de la consommation à des sommets jamais atteints; dans ce monde occidental où chacun peut légitimement aspirer à un niveau de luxe impensable il y a même un siècle; dans ce monde que la pub mène au doigt et à l’œil d’une nouveauté à l’autre; dans ce monde-là, j’ai posé la question de la décroissance en termes concrets : coudon, est-ce que ça serait possible de laisser tomber le prochain souper au resto ou pire, de laisser faire le voyage dans Sud cet hiver?

Sincèrement, je m’attendais à recevoir quelques tomates, probablement même la boîte avec. J’étais presque certaine que la quinzaine de commentaires[1] allaient cette fois être moins tendres à mon égard. Et ils auraient raison. Je n’ai aucune espèce d’autorité pour priver qui que ce soit de quoi que ce soi, et je m’en réjouis.

Mais j’ai quand même posé la question, et j’ai attendu.

Le silence qui a suivi était… assourdissant.

J’ai reçu zéro commentaire, une première depuis que je collabore au Blogue citoyen du Bas-du-Fleuve. Zéro pour, zéro contre, zéro indigné, zéro ambivalent, zéro.

J’y ai vu le silence des tabous absolus. Les Italiens disent l’omertà, les choses dont on ne doit pas parler sous peine de…

De quoi au juste? Ce désir de bouger, de changer, d’améliorer son sort, de rendre sa vie plus confortable fait partie de ce que nous sommes. C’est grâce à cette avidité que nous sommes devenus les maîtres de la planète, les rois de la Création. Elle nous a permis d’évoluer, de maîtriser (!) les mystères de la Nature et de passer du statut de proie à celui de prédateur incontesté.

Aujourd’hui, cette soif de vivre et de prospérer a été réduite à des notions de consommation effrénée et de croissance infinie. Les privilèges que nous avons gagnés de haute lutte, avec de nobles desseins, ont eu des effets pervers, au point où notre survie collective est désormais menacée par les déchets que nous produisons, que nous émettons, que nous ne ramassons jamais dernière nous.

Nous sommes à peu près tous d’accord, il faut ralentir la cadence. Le climat s’emballe, propulsé par la quantité folle d’énergie que nous injectons chaque jour dans le système. Le transport compte pour 40 % de cette énergie. Nous sommes tous d’accord, il faut ralentir.

Mais il ne faut pas demander à Radio-Canada si c’est une bonne idée d’offrir une croisière en tirage à ses fidèles auditeurs. Ni questionner la pertinence d’aller souper au resto pour mon anniversaire.

Car ne vous y trompez pas, je suis aussi paradoxale que n’importe qui.


[1] C’est ce que je reçois en général après chaque billet, parfois dans la section commentaires, souvent par courriel.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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