Réponse à la dernière chronique de Pierre Lachaine

Je m’étais promis de ne pas commenter (encore) le débat de la laïcité. Mais j’ai commencé à écrire sur la page de la chronique Débattre sans s’enflammer… et j’ai été obligé de reconnaître que c’était un texte en soi plutôt qu’un simple commentaire.

Tout ne visera pas nécessairement le texte de Pierre Lachaine. C’est plutôt un florilège de choses qui m’énervent dans ce « débat ». Ça ne couvre évidemment pas non plus l’ensemble du sujet.

Comment les féministes peuvent-elles être pour le voile ?

Premièrement, le féminisme est un mouvement vaste et non uniforme. Plein de féministes sont contre le voile. C’est d’ailleurs un gros sujet de débat et de déchires internes.

Deuxièmement, les féministes qui s’opposent à l’interdiction du voile ne sont pas pro-voile. Elles sont PRO-CHOIX.

C’est comme pour l’avortement. Ce n’est pas « Yé ! tuons des fétus ! » ou « Yé ! Oppressons des femmes ! » C’est un plaidoyer pour reconnaître que les femmes sont des adultes capables de prendre des décisions par et pour elles-mêmes.

Ces femmes ne sont pas nécessairement de pauvres idiotes manipulées qui ont besoin d’être sauvées. Et même si elles le sont, ce n’est pas en les isolant qu’on va les aider. C’est en enlevant du pouvoir aux structures qui les maintiennent opprimées (c’est-à-dire attaquer les régimes et non les femmes).

Je trouve aberrant qu’on passe autant de temps sur le sujet du voile, mais si peu de temps à parler des véritables obstacles à l’intégration de ces femmes. Depuis leur arrivée au Canada, ont-elles réellement plus maltraitées par les hommes que les autres immigrantes ou que les Canadiennes « de souche » ? Si oui, quels sont les problèmes et leurs sources ? De quels outils auraient-elles besoin ? Et si elles sont nées ici ? On passe beaucoup de temps à parler du manque d’égalité homme-femme que nous percevons dans leur religion, mais bien peu à leur parler à elles ou aux intervenant(e)s qui travaillent auprès d’elles.

Troisièmement, la position anti-interdiction du voile vient aussi d’un désir de lutter véritablement pour la protection des droits des femmes. Car en quoi interdire à une femme de voter, d’utiliser le transport en commun ou d’évoluer sur le marché du travail tant qu’elle porte un voile est-il un progrès pour les Femmes ?

Retirer des droits au nom de la laïcité est certainement moins violent que les tactiques des organisations religieuses extrêmes. Mais ça ne veut pas dire que ce ne soit pas violent pour autant.

Il y a eu des endroits dans le monde où on a tué ou torturé des femmes parce qu’elles ne portaient pas le voile. Il y en a eu d’autres où on le faisait parce qu’elles le portaient. Dans un cas comme l’autre, c’est horrible et inacceptable.

Confondre l’oppression et son symbole

Si on veut empêcher la charia de s’installer (à supposer que quiconque soit réellement en train d’essayer de le faire, ce dont je doute), il faut corriger les trous législatifs qui en permettraient l’installation. Et s’il n’y en a pas, et bien, arrêtons de se laisser distraire par cette chasse aux sorcières.

Croire qu’interdire un signe religieux suffit à empêcher la prise de pouvoir de la religion dans la société civile est ridicule. C’est comme de croire qu’il suffirait d’interdire les mini-jupes et les talons hauts pour arrêter la prostitution. Ou si on avait pensé qu’il suffirait d’enlever les crucifix et les chapelets pour faire la Révolution tranquille…

Un symbole a son importance, bien sûr. Ça peut être puissant, je ne dis pas le contraire. Mais un symbole n’est pas sa représentation. Par exemple, une mini-jupe est un symbole de sexualité féminine. Mais ça ne suffit pas à incarner le pouvoir sexuel d’une femme. Si je mets une femme amish dans une mini-jupe, elle ne deviendra pas magiquement super sensuelle et prosexualité.

De la même façon, si une personne qui porte un symbole religieux a des idées sexistes, le fait de l’enlever ne changera pas ses idées. Elles devraient capables d’agir de manière laïque et appropriée à son travail, qu’elle porte le symbole ou pas (et que ce symbole soit un voile ou un crucifix).

La dualité des symboles

La mini-jupe est encore une super analogie pour le voile sur cet aspect. La mini-jupe a été créée par une femme afin d’aider les femmes à prendre le contrôle de leur sexualité. Évidemment, ça a rapidement été contrôlé et perverti entre autres par la pornographie et la prostitution, mais au départ, l’intention était féministe.

Sa signification est multiple : elle est à la fois un outil de dégradation de la femme et un outil de reprise de pouvoir de la femme sur sa sexualité. Le voile présente une dualité similaire. Bien sûr, c’est un outil d’oppression. Mais beaucoup de femmes ont choisi d’en reprendre le contrôle. Elles choisissent de le porter ou non. Elles le personnalisent. Elles l’adaptent pour pratiquer des sports ou pour être plus confortables.

Ce n’est pas à nous de juger si leur démarche est suffisante. Notre rôle est de créer une société où elles sont libres de choisir leur habillement pour elles-mêmes.

Ne pas faire porter aux immigrants notre manque d’intérêt envers notre culture

Lorsque l’on sait qui on est, on ne se sent pas menacé par l’autre.

Si notre société croit réellement et applique les principes de l’égalité homme-femme, l’arrivée de quelques immigrants sexistes ne suffira pas à mettre tout ça en péril.

Si nous sommes fiers de notre culture et nous la consommons, l’échange avec les autres cultures ne suffira pas à l’effacer.

Si nos enfants ne savent pas l’histoire de la nativité (vraie anecdote de ma mère enseignante de 1re année), ce n’est pas parce qu’on parle d’autres religions à l’école. C’est parce qu’on ne va plus à l’église, qu’on ne baptise plus nos enfants et qu’on ne juge pas bon de transmettre certaines histoires catholiques.

Si on trouve que les bons côtés du catholicisme sont nécessaires à la culture québécoise, inventons une nouvelle façon de les vivre. Si on est finalement bien contents de s’être débarrassés de la religion dans son ensemble, ayons des discussions critiques sur la religion.

Qu’on le veule ou pas, l’humain cherchera toujours une certaine forme de religion ou de spiritualité. Ignorer ce besoin à l’école signifie que nos jeunes chercheront ailleurs, là où l’information ne sera pas nécessairement aussi objective et indépendante.

Gaspiller notre temps au lieu de parler d’encadrement de l’enseignement à vocation religieuse

Savoir où s’arrête l’enseignement religieux est un débat en soi. Mais si on était sérieux dans notre désir de laïcité, on passerait notre temps à discuter d’encadrement de l’enseignement religieux plutôt que des signes religieux.

Il y a eu des cas où les enfants de certaines communautés religieuses ne recevaient pas une éducation insuffisante pour se débrouiller hors de la communauté religieuse. Comment se fait-il qu’on n’ait presque pas parlé de ces enfants dans ce « débat » ?

Le vrai débat n’est pas de savoir si une seule enseignante ou éducatrice isolée portant un signe religieux peut endoctriner des enfants. Un seul individu a rarement autant de pouvoir qu’une organisation complète (il y a des exceptions, bien sûr, mais c’est relativement rare).

Le vrai débat est de savoir comment surveiller les écoles à vocation religieuse et l’école à la maison tout en laissant le choix aux parents. Comment s’assurer que tous les enfants reçoivent une éducation adéquate pour fonctionner en société, peu importe leurs croyances ? Comment parler adéquatement de la religion à l’école publique ?

C’est complexe, mais tellement plus pertinent que le débat des signes religieux actuel…

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À propos de l'auteur : Geneviève Malenfant

Je suis originaire de l’Abitibi et j’ai fais mes études à Montréal. J’habite Rivière-du-Loup depuis presque 5 ans. Je travaille comme audiologiste (je fais des tests d’audition). Je m’implique auprès des Pétroliques anonymes, un organisme qui lutte conte la dépendance au pétrole, parce que je crois fermement que la meilleure façon de faire faire au plus grand défi de notre ère, c’est ensemble. Je tiens une chronique de littérature jeunesse dans la Rumeur du Loup parce qu’aimer lire, c’est savoir trouver le bon livre, et qu’aimer lire permet d’ouvrir toutes les portes de la vie. Je participe régulièrement au Cabaret Kérouac et j’assiste à de multiples événements culturels parce que la culture, c’est la vie à son meilleur! Je vais donc vous entretenir en vrac des sujets qui me tiennent à cœur: la protection de l’environnement, la promotion de la santé, la culture sous toutes ses formes, l’implication citoyenne, le féministe, etc. Au plaisir de jaser avec vous!
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4 commentaires

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    La religion est un bouc émissaire bien commode pour justifier notre peur de l’autre.

    Quand mon arrière-grand-mère est arrivée d’Italie au début du siècle dernier, ceux qu’on allait appeler les « wops » étaient des gens étranges, dont les veuves s’habillaient de noir de la tête aux pieds – fichu sur la tête compris –, qui faisaient sécher des tapis de tomates dehors au timide soleil de septembre, qui parlaient une langue incompréhensible et qui mangeaient des choses bizarres comme des aubergines, des calmars ou des figues fraîches.

    J’ai 56 ans, et le Québécois moyen partage désormais avec ses voisins italiens le barbecue du samedi, leur demande des conseils pour les aubergines qui poussent dans son jardin, et est fier de s’habiller à la dernière mode italienne.

    Il suffit d’un peu de patience pour habituer notre cerveau à la différence. Les humains – tant les accueillants que les accueillis – ont peur de la nouveauté, mais sont capables de souplesse et d’acclimatation. Laissons-nous le temps d’apprendre à nous aimer, et gardons les bras et le cœur ouverts. C’est encore la meilleure façon de vivre en paix.

  2. avatar Par : Gaston Lagacé

    Bravo Geneviève pour ce texte à la fois clair et nuancé.
    J’ai effectivement beaucoup de misère avec un débat qui a pour cible principale les femmes qui portent un voile: s’il s’agit d’un symbole d’oppression, pourquoi s’en prendre à la personne qu’on considère comme oppressée en laissant courir le véritable oppresseur? Comment croire qu’on empêchera l’introduction de la charia simplement en enlevant le voile aux femmes? Une femme qui enseigne avec un voile dérange davantage les parents que les enfants.
    Quand on s’attaque au port de signes religieux, il me semble qu’on vise davantage un athéisme d’état que sa laïcité.

  3. avatar Par : PIERRE LACHAINE

    Pourquoi ce titre, c’est une réponse sans en être une alors encore une fois pourquoi ce titre?

    • avatar Par : Geneviève Malenfant

      Parce que j’ai écrit tout ça directement après avoir lu votre texte. J’ai commencé par écrire un commentaire puis réalisé que ça avait aucun sens de laisser un commentaire de cette longueur.

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