L’illusion de la neutralité

Dans l’actuel débat sur la laïcité de l’état et du projet de loi 21, on utilise un peu indifféremment deux concepts qui mériteraient d’être distingué l’un de l’autre : la neutralité et l’impartialité. Or si ces deux termes sont souvent utilisés de façon équivalente. Il reste néanmoins qu’ils peuvent signifier des réalités très distinctes.

Il va de soi que dans un état laïc, nous exigions des agents de l’état qu’ils agissent en toute impartialité dans l’exercice de leur fonction. On verrait mal un enseignant traiter un  élève en fonction de ses convictions religieuses ou de ses opinions politiques. Cela va s’en dire. On traduit souvent cette exigence d’impartialité par une exigence de neutralité. Et pourtant, si on peut être impartial, peut-on être totalement neutre, sans opinion, sans conviction aucune.

Plutôt que de vivre avec l’illusion de la neutralité, il faudrait plutôt se questionner sur les conditions de l’impartialité et sur l’absence de prosélytisme. Personne, à part l’état, n’est neutre. Tous nous avons des convictions religieuses, philosophiques, politiques, sociales, etc. On ne demande pas au personnel enseignant d’être neutre. Mais on peut tout à fait légitimement lui demander d’être impartial, de traiter tous les élèves avec justice et selon les règles de l’art et, bien sûr, de ne pas faire de prosélytisme dans l’exercice de leurs fonctions. Pour le reste, il est normal que les élèves et les étudiants soient confrontés à la diversité et au pluralisme et tout cela dans un climat de respect et de dialogue. Que serait un milieu éducatif aseptisé qui ne refléterait en rien la société qui est la nôtre aujourd’hui, une société diversifiée tant aux niveaux des origines ethniques qu’au niveau des croyances religieuses. Comment l’école pourrait préparer des élèves à vivre dans une société respectueuse de la liberté de conscience et de croyance si cette même école n’était pas un lieu où s’expriment et se vivent les libertés fondamentales de la personne humaine. Comment imaginer une école où les élèves doivent apprendre à se respecter mutuellement dans leur diversité, mais où le personnel enseignant se voit interdire d’exprimer cette diversité.

Soulignons aussi que de nombreux organismes (la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, le Barreau du Québec, etc) ont dénoncé le concept farfelu de prosélytisme passif. Le simple fait de porter un signe religieux ne constitue pas un geste de prosélytisme et encore moins une attaque à la liberté de conscience et de religion des autres. Ce n’est pas parce que des personnes ressentent un certain malaise face à une femme qui porte un voile qu’il s’agit d’une atteinte à un droit ou à une liberté. D’ailleurs il est assez significatif de constater que les personnes qui sont le plus en contact avec les minorités religieuses sont aussi celles qui s’opposent le moins au port des signes religieux. On a peur de ce qu’on ne connaît pas.

Il y a quelque chose de profondément tordu dans cette conception de la laïcité basée sur l’apparence et sur le port des signes religieux. Je suis un catholique très engagé dans ma communauté paroissiale et diocésaine. Mais si vous me rencontrez dans la rue, cela ne vous apparaîtra pas. Contrairement à bien des religions minoritaires au Québec, le christianisme ne fait pas réellement la promotion de port de signe distinctif pour les laïcs. Même pour les religieux et les prêtres, l’habit religieux ou ecclésiastique est devenu fort discret à la suite de la réforme conciliaire et non de la révolution tranquille comme le pensent certains.

Lorsqu’au début des années 2000, les écoles sont devenues non confessionnelles  grâce à la modification de l’article 93 de la Constitution canadienne en 1998, il y a eu de nombreux changements dans le monde scolaire. Un de ceux-là m’a directement touché : la transformation du service d’animation de pastorale en service d’animation à la vie spirituelle et à l’engagement communautaire. J’ai vu quelques collègues assez mal prendre ce changement. Certaines et certains ont simplement eu l’honnêteté de quitter pour aller travailler en paroisse. D’autres ont pris un certain temps à s’adapter à l’idée de ne plus faire de prosélytisme dans l’exercice de leurs nouvelles fonctions.

Pour ma part, tout en restant profondément croyant, il y avait un bout de temps que je me préparais à ce tournant dans le monde de l’éducation. La sécularisation de notre société, le pluralisme religieux, le respect de la liberté de conscience et de croyance étaient autant de facteurs qui me convainquaient que le statu quo n’était plus viable.

Il y a eu une certaine résistance aux changements de certains membres du personnel. Comme un deuil à faire, pas seulement au plan religieux, mais également comme si on perdait quelques choses de notre tradition et de notre identité. Il n’y a peut-être rien de surprenant de constater que si les sondages indiquent qu’une majorité de québécois et de québécoises sont en faveur de l’interdiction des signes religieux tel le port du hidjab, du turban ou de la kippa, il y a également une majorité qui s’oppose au retrait du crucifix à l’assemblée nationale.

Personnellement je m’oppose à l’interdiction du port des signes religieux dans le projet de loi 21, non pas parce que je suis contre la laïcité de l’état, mais au contraire, parce qu’on est en train d’en fausser les principes. La neutralité de l’état et sa séparation des institutions religieuses a justement comme but de protéger la liberté de conscience et de croyance de toutes et tous et de promouvoir l’égalité de traitement des personnes.

Fascicule de la Ligue des droits et libertés sur la laïcité : http://liguedesdroits.ca/wp-content/fichiers/fascicule_laicite_20190107.pdf

 

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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3 commentaires

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    Monsieur Jobin, je suis sans voix devant l’intelligence, l’équilibre et l’humanisme de votre propos.

    Je suis de ceux qui réclament l’interdiction du prosélytisme et l’autorisation des symboles, mais le mot impartialité ne s’était pas encore frayé un chemin jusqu’à ma tête.

    Voilà qui est fait, grâce à vous, et l’impartialité remplacera désormais pour moi la neutralité, parce que ce mot décrit encore mieux ce que nous attendons de tous les intervenants en position de former les jeunes ou d’interagir dans des contextes officiels.

    Merci d’avoir enrichi ma réflexion, ça part bien la semaine!

    • avatar Par : Pierre Jobin

      Vous allez me faire rougir. Bien content d’avoir contribuer à votre réflexion et au bon départ de votre semaine.

  2. avatar Par : Raymond Cadrin

    Réflexion fort éclairante et inspirante…
    Effectivement, la notion d’impartialité est judicieuse et plus significative que la neutralité, surtout quand on fait référence aux personnes qui ont à dispenser les services de l’État.

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