Les valeurs québécoises

J’ai un peu la même réaction quand j’entends l’expression « valeurs québécoises » que lorsque j’entendais « valeurs chrétiennes » à l’époque où j’étais animateur de pastorale scolaire. Je demeurais très perplexe quand certains de mes collègues définissaient notre travail comme étant la promotion des valeurs chrétiennes. Comme si des valeurs comme l’ouverture aux autres, la compassion, la bonté, la justice sociale, l’entraide ou le pardon étaient des valeurs exclusives aux Chrétiens. Comme si les Juifs, les Musulmans, les Bouddhistes ou les athées ne pouvaient pas eux et elles aussi mettre en pratique ces valeurs. Au fond, pourquoi parler de valeurs chrétiennes quand il s’agit plutôt de valeurs humaines qui ont un caractère universel? Certes, la Bible et particulièrement le Nouveau Testament font la promotion de ces valeurs, mais ce ne sont pas les seuls textes religieux ou philosophiques à en faire la promotion et l’éloge.

Quand on parle de valeurs québécoises, je constate qu’on ne les nomme pratiquement jamais.  À quoi fait-on allusion au juste ? Quelles sont ces valeurs qui seraient supposées nous caractériser comme québécoises et comme québécois ? Sur quoi au juste devrait-on baser ce fameux test des valeurs proposé par la CAQ ?

L’égalité homme-femme

Serait-ce donc le fameux principe de l’égalité des droits entre les hommes et les femmes qui ferait de nous une société aux valeurs distinctes? À cet égard, nous sommes partis relativement en retard, notamment en ce qui concerne le droit de vote des femmes. Le Québec fut la dernière province canadienne à accorder le droit des femmes, plus de vingt ans après le fédéral et le Manitoba, première province à l’avoir fait. Au Québec, l’église catholique et les nationalistes opposaient une forte résistance au droit de vote des femmes. Et même en accordant le droit de vote aux femmes, on était encore très loin de l’égalité juridique dans le couple. Par exemple, ce n’est qu’en 1964 que le devoir d’obéissance des femmes à leur mari est aboli. Et ce n’est qu’en 1981 que le code civil est amendé afin de permettre aux femmes mariées de garder leur nom et de pouvoir le transmettre à leurs enfants.

Bien sûr, la société québécoise a fait d’immense progrès depuis quelques décennies, mais de l’avis des féministes, il y a encore de nombreux pas à faire pour passer de l’égalité formelle et juridique à l’égalité réelle. Il faut reconnaître que, partout dans le monde, les femmes luttent pour obtenir l’égalité entre les hommes et les femmes et il faut admettre que certaines partent de plus loin. Les femmes en Arabie saoudite sont encore considérées comme des mineures et les avancées sont lentes et timides.

La lutte pour la reconnaissance de l’égalité entre les hommes et les femmes n’est pas propre au Québec, même si les sociétés évoluent de façon différente et à un rythme qui leur est propre. On ne fait pas disparaître des milliers d’années de patriarcat simplement en claquant des doigts.

Eux et nous

On sous-entend souvent dans l’expression « valeurs québécoises » une volonté de faire la distinction entre « eux » et « nous ».  C’était probablement l’idée du projet de faire passer aux immigrants un test des valeurs. Il n’y a rien de mal à vouloir définir son identité nationale, à essayer de voir ce qui nous distingue des autres sociétés. Il faut juste faire attention à la façon de le faire. Les Grecs de l’Antiquité désignaient comme barbares tous les peuples autres qu’eux-mêmes. On le sait  bien, les Barbares, ce sont toujours les autres.

André D’Allemagne, un des premiers indépendantistes québécois, expliquait ainsi la xénophobie qu’il percevait dans notre société : «Humilié par la suprématie anglo-saxonne, susceptible comme tous les minoritaires, conscient de ses faiblesses et de ses lacunes devant lesquelles il se sent impuissant, le Québécois se replie sur lui-même et considère tout étranger, tout nouveau venu comme un perturbateur [...]. Par la suite de sa faiblesse et de son sentiment de vivre en perpétuel danger, le peuple québécois cherche donc à se protéger en se repliant sur lui-même, dans une réaction d’hostilité envers le reste du monde. » » Cité dans La grande déception de Francis Boucher, pages 133 et 134 (André d’Allemagne, Le colonialisme au Québec, Édition Lux, 2000, pages 104-105.)

Tant un sentiment de supériorité qu’un sentiment d’infériorité sont dangereux quand vient le temps de se définir comme société et comme peuple. On peut se sentir fier de ce que l’on est sans nécessairement se sentir supérieur ou se sentir menacé par ce qui est différent de nous. Bien au contraire, quand on est fier de ce que l’on est et confiant dans ses capacités, l’autre, même avec ses différences, n’est plus perçu comme une menace, mais comme une occasion d’enrichissement.

Définir notre identité comme Québécoise, Québécois ne passe pas nécessairement par la recherche de supposées valeurs québécoises, mais par la prise de conscience de notre commune humanité avec l’ensemble de la planète dans la reconnaissance de notre histoire et de notre culture particulière dont la langue française est un des éléments importants. Tout comme en reconnaissant que le pays que l’on habite avec son climat nordique a su également façonné notre identité culturelle. C’est probablement Gilles Vigneault qui a exprimé le mieux cette réalité quand il chante : «Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver«

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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3 commentaires

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    Vous dites : « [...] quand on est fier de ce que l’on est et confiant dans ses capacités, l’autre, même avec ses différences, n’est plus perçu comme une menace, mais comme une occasion d’enrichissement. »

    J’appelle ça être bien planté dans ses bottines.

    Le pays est le socle qui nous permet de regarder loin et d’accueillir l’autre, pour que nous puissions tous nous élever avec ce que chacun apporte de meilleur. C’est quand on transforme ce socle en mur que nous commettons le pire péché contre l’humanité.

    Monsieur Jobin, en ces temps de politiques divisives, merci pour ces paroles qui unissent et qui s’adressent à cette part bienveillante de nous-mêmes qui a tant de mal à trouver une tribune.

    • avatar Par : Pierre Jobin

      Merci pour vos bons mots d’appréciation. J’ai beaucoup aimé l’expression : être bien planté dans ses bottines.

  2. avatar Par : Raymond Cadrin

    Bonne réflexion sur le galvaudage des valeurs québécoises, comme faisant parti de notre identité….
    Parfaitement d’accord avec le fait que ce sont des valeurs humaines, vécues de différentes façons, dépendant du pays et de la culture.

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