Le traquenard laïcitaire

Le gouvernement Legault tient apparemment ses promesses en matière de laïcité de l’État en accouchant du projet de loi no 21. Ce projet de loi fait reposer la laïcité de l’État sur les quatre principes que sont :« 1° la séparation de l’État et des religions; 2° la neutralité religieuse de l’État; 3° l’égalité de tous les citoyens et citoyennes et; 4° la liberté de conscience et la liberté de religion.» Rappelons un peu le contexte qui sous-tend ce projet de loi en citant un texte collectif paru le 13 avril 2019 et signé par plus de 1 000 cosignataires : «Nous sommes par ailleurs d’avis qu’il est opportun de mettre la future Loi sur la laïcité de l’État à l’abri de contestations fondées sur la Charte québécoise et la Charte canadienne des droits et libertés (Charte canadienne), en s’appuyant respectivement sur les clauses de dérogation de ces deux lois. Les raisons en sont fort simples. En premier lieu, il s’agit de favoriser un climat de paix sociale et de prévoir un temps d’arrêt démocratique pendant cinq ans, sur un enjeu qui mobilise la société québécoise depuis plus d’une décennie. En second lieu, afin de marquer la différence légitime du Québec dans son traitement du pluralisme. Il y a lieu de rappeler que la Charte canadienne a été adoptée sans l’assentiment du gouvernement, du parlement et du peuple du Québec.» Le projet de loi vise les écoles publiques (CPE, garderies, écoles primaires et secondaires) où le personnel enseignant et la direction ne pourront porter des signes religieux de même que dans tous les services gouvernementaux. Par ailleurs, il s’inscrit en droite ligne en cohérence avec l’histoire commencée en 1964 avec la création d’un ministère de l’Éducation puis en 1981 d’un code civil séculier et la déconfessionnalisation des commissions scolaires. Il répond de manière forte aux inquiétudes partagées par un grand nombre de québécois de voir un juge siéger en portant un signe religieux ostentatoire ou un policier ou un gardien de prison en exercice porter un signe religieux et ainsi, peut-être, en faire la promotion en raison de sa position d’autorité. Toutefois, c’est un argumentaire un peu faible puisque jamais une telle situation ne s’est produite. Voilà donc une forme de T.O.C. (trouble obsessionnel compulsif) qui prend la forme du «chat noir» qui sort du sac un soir de pleine lune. Jusqu’à quel point la peur de l’étranger est-elle au centre de la nécessité de légiférer en cette matière? Cette une question troublante et qui se pose dans plusieurs autres sociétés un peu partout dans le monde. Cependant, nous ne pouvons nier le fait que ce projet de loi est cohérent avec le développement d’une tendance lourde dans l’histoire du Québec et que l’on est en mesure d’observer depuis le début des années 1960, un mouvement qui questionne la présence de la religion dans l’espace public.

Jean-Marc Larouche, professeur au Département de sociologie de l’UQAM a publié un article des plus intéressants sur le sujet «De la religion dans l’espace public. Vers une société postséculière» paru en 2006 dans Éthique publique – Revue internationale d’éthique sociale et gouvernementale. L’auteur s’appuie sur les travaux des philosophes Jürgen Habermas et Jean-Marc Ferry. Rappelons que M. Habermas est membre de la deuxième génération de l’école de Francfort et qu’il s’est penché sur la question de la religion dans l’espace public, notamment dans «De la tolérance religieuse aux droits culturels» et dans «Une époque de transition». La mondialisation est venue créer nombre de chamboulements entre culture et société. Voyons ce qu’en dit justement Jean-Marc Larouche dans le même article : «Dans la perspective élargie de la mondialisation, on ressent en diverses aires géo-culturelles les décalages sinon les distorsions engendrés entre culture et société par la modernisation accélérée venue de l’Occident. En effet, quand la bannière avec laquelle la civilisation occidentale se présente aux autres cultures est celle de sa «certitude provocante tant elle tend à tout banaliser, que rien ne résiste à l’aplanissement matérialiste par les biens de consommations»1, pas même les droits de l’homme alors réduits aux libertés marchandes, on ne doit pas être surpris par les réactions qu’elle suscite, dont la tendance à faire du monde occidental un bouc émissaire pour les pertes enregistrées par des populations bousculées sur le plan culturel, notamment lorsque la matrice même de leurs traditions culturelles, «leur» religion, est en cause. La récente affaire des caricatures de Mahomet nous l’a rappelé.»

La Cour suprême du Canada s’est prononcée en 2006 dans un jugement sur le port du kirpan dans l’affaire Multani, un jeune sikh qui s’était vu interdire de porter son kirpan par la commission scolaire Marguerite-Bourgeois pour des raisons de sécurité. La Cour invoquait des principes de tolérance et d’éducation en matière d’éthique et de cultures religieuses ainsi qu’a l’éducation à la citoyenneté à la base de notre démocratie pour justifier sa décision d’autoriser le jeune Multani à porter son kirpan.. En 2003, la Cour d’appel du Québec jugeait illégal et excessif un règlement de la municipalité de Blainville visant à restreindre le porte-à-porte des Témoins de Jéhovah. Ces jugements ont soulevé un mécontentement sans précédent sur toutes les tribunes au Québec. Dans ces deux jugements, la philosophie libérale classique est au cœur de la rationalité argumentaire. Le droit individuel qui prime sur tout et au détriment du droit collectif qui, à toutes fins pratiques, n’existe pas. Rappelons que dans la philosophie libérale classique, la religion est vue et comprise dans la sphère privée, chaque citoyen peut adhérer à la religion de son choix et c’est un droit fondamental. «Le libéralisme, en effet, a conçu la liberté comme individuelle, et la liberté individuelle comme liberté privée, formelle et négative. Cette liberté de l’arbitre, ainsi que l’appelait Kant, laisse a priori indéterminés les choix de vie et les orientations de valeurs de chacun.»2

«Dans la philosophie libérale classique, la norme publique ou la loi civile ne recoupent pas la loi morale telle celle qui s’enracine dans les convictions religieuses; celles-ci ressortissent plutôt au privé et ne peuvent avoir une force régulatrice pour tous.»3

Un regard intéressant de Jürgen Habermas concernant cette problématique : «En démocratie, le citoyen peut ne pas être croyant, mais le croyant ne peut pas ne pas être citoyen, et c’est notamment en tant que citoyen qu’il exerce sa liberté religieuse. Cependant, il y a des limites à exercer ce droit, tout comme il y en a à le restreindre.»4 À la lumière des débordements qui se préparent par les groupes qui s’opposent à ce projet de loi, notamment la commission scolaire English Montreal, nous ne retiendrons pas les propos du maire de Hampstead, William Steinberg, qui s’est laissé emporter dans un tumulte émotif. Mais parlant d’émotions, c’est un sujet qui nous colle à la peau que nous soyons croyants ou non. Voilà un moment de notre histoire où nous devrons faire preuve de tolérance et de respect mutuel et mettre de côté préjugés, réactions discriminatoires et l’indifférence qui est probablement la pire des réponses. «Nous ne répondons pas au raciste ou au chauviniste par un appel à plus de tolérance, mais nous les invitons à dépasser leurs préjugés. Vis-à-vis d’une façon d’être différente, il est d’abord requis d’éviter la discrimination et de pratiquer l’égal respect de tout un chacun, alors que la tolérance est requise lorsqu’on a affaire à une façon de penser différente.»5 Nous ne pouvons nous empêcher de croire qu’il est pour le moins incertain que le gouvernement Legault ait mesuré tous les possibles dépassements, débordements et mitraillages idéologiques que les débats sur ce projet de loi vont assurément enclencher. De même, la réalité de la joute électorale dans laquelle les partis vont devoir s’enligner, le récent réalignement de Québec Solidaire dont les membres ont pris la décision d’abandonner les «accommodements raisonnables» Bouchard-Taylor est très révélateur. D’ailleurs, les deux coprésidents de la commission qui portait leurs noms ont très nuancé pour ne pas dire quasiment nié leurs propos identifiés comme «les accommodements raisonnables».

Le choix du gouvernement Legault de ne pas inclure les écoles privées dans l’équation paraît ici des plus significatifs quant à la dimension de l’arène dans laquelle devront se dérouler les débats. Enfin, c’est un souhait conscient ou peut-être pas tout à fait que semble faire ce gouvernement.

En terminant, il est certain que nous aurons à réfléchir sur le devenir de l’éthique. Max Weber possède une expression consacrée «le polythéisme des valeurs» pour décrire et essayer de comprendre la société moderne et les phénomènes de différenciation et d’éclatement des sphères de valeurs.

«J’ignore comment on pourrait s’y prendre pour trancher scientifiquement la question de la valeur de la culture française comparée à la culture allemande; car là aussi différents dieux se combattent […]. Quel est l’homme qui aurait la prétention de réfuter scientifiquement l’éthique du Sermon sur la Montagne, ou, par exemple, la maxime n’oppose pas de résistance au mal, ou encore la parabole des deux joues? […] Suivant les convictions profondes de chaque être, l’une de ces éthiques prendra le visage du diable, l’autre celle du dieu, et chaque individu aura à décider, de son propre point de vue, qui est dieu, qui est diable. Il en est ainsi dans tous les ordres de la vie.»6

C’est un débat qui est fondamental pour notre vivre ensemble mais qui est mal parti dans la mesure où ce gouvernement désire mettre un couvercle sur des peurs et espérer que quelqu’un coupe le feu sous la marmite. Nous sommes ici en face d’un débat philosophique qui devrait être mené tout en nuances et en subtilités. Malheureusement, pour nous cela risque de devenir un combat de chat de gouttières…

1J. Habermas, Une époque de transition, écrits politiques (1998-2003) Paris, Fayard 2005

2J-M Larouche p. 6, La religion dans l’espace public, 2006

3Idem p. 6

4J. Habermas, De la tolérance religieuse aux droits culturels, Cités no 13 2003

5Idem

6M. Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1959

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À propos de l'auteur : Pierre Lachaine

Je suis un marin et un historien dans l'âme. Montréalais d'origine, j'ai vécu le Montréal communautaire des petits quartiers tissés serrés et solidifiés à l'huile de Saint-Joseph. J''aime bien les voyages dans le temps, les retours dans le passé, les introspections au présent et les projections dans le futur. Voilà ce que je vous propose bien humblement, partager avec vous mes réflexions, mes espoirs et mes coups de cœur sur l'ensemble des activités humaines dans la spirale temporelle. Pierre Lachaine
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