La symphonie inachevée

Les amateurs de musique classique connaissent la symphonie inachevée de Frantz Schubert. Le fait qu’elle ne comporte que deux mouvements, plutôt que trois, lui a valu ce nom. D’une certaine manière, on pourrait en dire autant de notre système public de santé qui a laissé de grands aspects de la santé publique dans l’oubli, telle la santé dentaire ou l’assurance médicaments. C’est de ce dernier élément dont j’aimerais vous parler aujourd’hui.

1970 – Mise sur pied de l’assurance maladie au Québec

Lors de l’entrée en vigueur de l’assurance maladie au Québec en 1970, le ministre de la santé de l’époque, Claude Castonguay, n’a pas voulu inclure la couverture des médicaments d’ordonnance vendus en pharmacie dans le régime. Certes la venue d’un régime d’assurance maladie au Québec a constitué une avancée majeure. Les Québécoises et les Québécois les plus pauvres ainsi que ceux et celles de la classe moyenne pouvaient ainsi se faire soigner sans y laisser leur fortune et hypothéquer leurs maisons. Néanmoins, l’absence d’une assurance médicaments et le coût toujours plus élevés des médicaments laissaient encore bien de nos concitoyennes et concitoyens dans une situation précaire en cas de maladie grave et prolongée, particulièrement dans le cas de maladie chronique.

1995 – Un groupe de travail sur l’assurance médicament

Vingt-cinq ans plus tard, un groupe de travail présidé par le sous-ministre de la Santé et des Services sociaux, Reynald Gagnon, recommande de mettre en place un régime public et universel d’assurance médicaments. Vous ne serez pas surpris d’apprendre que le lobby de l’industrie pharmaceutique s’y ait opposé farouchement. Le gouvernement du Québec a finalement opté pour un compromis : un régime hybride public-privé.

1997 – La mise en vigueur du régime public

C’est finalement en 1997 que le régime public (RGAM) administré par la RAMQ est entré en vigueur. Il faut admettre que même si on aurait pu souhaiter un régime public et universel, c’était quand même une avancée majeure pour 1,5 million de Québécoises et de Québécois qui ne possédaient à l’époque aucune couverture.

Aujourd’hui, c’est 3,6 millions de personnes qui sont couvertes par le régime d’assurance médicaments, soit 45% de la population du Québec (chiffres de 2017-2018). Le 4,4 millions de personnes restantes, soit 55% de la population, sont couvertes par les régimes privés.

Mais alors, où est le problème ?

En fait, ils sont multiples. Le coût global des médicaments ne cessent d’augmenter. Au Québec, les dépenses en médicaments se sont élevés à 8,4 milliards de dollars en 2016, soit 18,6% des dépenses totales de santé. En fait, selon l’Institut canadien d’information sur la santé, la part des médicaments est passée de 8,5%, en 1975 à 18,6% en 2016. Il est vrai d’une partie de cette explosion des coûts est du au fait que les traitements de certaines maladies par la médication ont pris de l’ampleur ces dernières années. Mais c’est loin d’être la seule explication.

Le Canada, et particulièrement le Québec, paie très chers ces médicaments. Les dépenses en médicaments par habitants au Canada se chiffraient à 1043 dollars en 2016, alors que la moyenne des pays de l’OCDE était de 719 dollars. Pour le Québec, ces dépenses s’élevaient à 1144 dollars. C’est 10% de plus qu’au Canada et 60% de plus que la moyenne des pays de l’OCDE. Ce n’est pas normal.

De plus, les régimes privés au Québec coûtent en moyenne 30% plus chers que le régime public. Plusieurs facteurs expliquent ces coûts plus élevés, Contrairement au régime public, une taxe de 9% s’appliquent sur les primes des régimes privés. Les coûts de gestion des régimes privés sont beaucoup plus élevés : entre 5 et 15% de la valeur de la prime selon le groupe assuré comparativement à 1,5% pour le régime public. Les assureurs privés n’ont aucun contrôle sur les honoraires des pharmaciens pour les ordonnances. Alors qu’au régime public les honoraires varient entre 8 à 9 dollars par ordonnance, il n’y a aucune réglementation pour le secteur privé. Ainsi les honoraires peuvent être deux fois plus élevés, ce qui finit par représenter 17% du montant de la prime d’assurance.

Autre détail intéressant : les compagnies pharmaceutiques prétextent souvent des coûts de la recherche pour justifier le prix des médicaments. Or une importante étude publiée en 2016 révèle que parmi les 100 plus grosses firmes pharmaceutiques 89 ont dépensé davantage en marketing qu’en recherche et que 68% de ces dépenses s’adressaient directement aux médecins. (https://nurses.3cdn.net/e74ab9a3e937fe5646_afm6bh0u9.pdf)

Bref, c’est la jungle dans l’univers des médicaments.

Mais encore

Au delà des coûts prohibitifs de ce régime hybride où le gouvernement a peu de pouvoir sur le système et ou les usagers du régime privé payent le gros prix, il y a des impacts sur la santé des personnes.

Le premier problème à souligner est celui de l’entrave à l’accessibilité aux médicaments. Au Québec, c’est 8,8% de la population qui n’a pas pu se procurer au moins une ordonnance pour des raisons financières en 2016. Et cela sans compter celles et ceux qui ont dû sacrifier des besoins de base pour y parvenir.

Les coûts des régimes privés pèsent lourds dans le budget de certaines catégories d’emploi. Si le coût des primes peut être relativement bien assumé par des hauts salariés, ce n’est pas la même chose pour des catégories d’emploi moins bien rémunérés. Surtout quand l’employé en question est à temps partiel. Lorsque j’étais membre de l’exécutif de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), j’étais particulièrement interpellé, entre autres,  par le discours des représentantes et représentants du personnel de soutien dont les membres vivaient de plus en plus mal les hausses successives des primes d’assurance.

Que faire

L’Union des consommateurs, la Coalition solidarité santé ainsi que trois grandes centrales syndicales mènent présentement une campagne d’information et de sensibilisation pour un régime d’assurance médicaments public et universel. Ils invitent entre autres la population à signer une pétition et à interpeller la ministre de la santé, Danielle McCann (http://remedeauxcoupures.cssante.com/)

Après presque cinquante ans de la création de notre régime d’assurance maladie, il serait peut-être temps de terminer la symphonie et d’écrire le troisième mouvement.

Pour information :

http://assurancemedicaments.lacsq.org/questions/

https://uniondesconsommateurs.ca/campagnes/pour-un-regime-dassurance-medicaments-entierement-public/?_sft_documents=actualites

Petite vidéo d’une vingtaine de minutes de l’Union des consommateurs à laquelle j’ai participé il y a quelques années (un petit brin de vanité) : https://www.youtube.com/watch?v=ctKZQtHFHlU

 

 

 

 

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
Cet article a été publié sous le thème Politique, Santé et mieux-être.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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2 commentaires

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    Monsieur Jobin, vos billets sont une mine d’information précieuse et vos analyses fouillées et documentées, présentées de façon claire et concise, sont très éclairantes. Merci de m’aider à mieux comprendre ce dossier complexe.

    Je constate pour ma part qu’encore une fois, il est préférable de se mettre en gang pour se payer (et pour contrôler) ce qui est trop cher pour un seul individu. Je constate aussi encore une fois que la sacro-sainte loi du marché n’aboutit qu’à l’exacerbation des inégalités. C’est très bien si on est du bon côté du portefeuille, mais pour les autres…

    Et vous n’avez pas encore abordé la grave questions des maladies orphelines, pas assez payantes pour qu’on en cherche le remède.

    • avatar Par : Pierre Jobin

      La CSQ, entre autres, avait déjà fait un excellent travail de recherche et j’ai pu me procurer le dossier. Je n’ai eu qu’à en faire une synthèse un peu plus appropriée au contexte d’un blogue. Comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, c’était un des dossiers qui m’avaient été attribués et que je trouvais fort pertinent. J’ai pu y côtoyer à la Centrale et ailleurs d’excellentes personnes ressources.

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