La peur des autres

Une longue tradition d’opposition aux autres

Dans une conférence intitulée  : La laïcité et les droits des femmes. Réflexions historiques, la grande historienne québécoise du féminisme Micheline Dumont faisait le constat suivant :

« Or, il faut reconnaître  que  nous avons une longue tradition d’opposition à l’autre;

L’opposition aux Anglais

L’opposition aux Protestants.

L’opposition aux Communistes…

L’identité québécoise actuelle conserve des caractéristiques (la peur de l’autre,  le repli identitaire)  qui constituent un terreau fertile pour l’islamophobie.»

https://www.usherbrooke.ca/apprus/activites/activites-socioculturelles/conferences/micheline-dumont/

Mais d’où nous vient cette peur de l’autre, cette peur de l’étranger.

L’un des fondateurs de l’indépendantisme moderne, André d’Allemagne, nous offre un élément de réponse. En 1965, il tente d’expliquer la xénophobie des Québécois, qu’il estime courante, en ces termes :

« Humilié par la suprématie anglo-saxonne, susceptible comme tous les minoritaires, conscient de ses faiblesses et de ses lacunes devant lesquelles il se sent impuissant, le Québécois se replie sur lui-même et considère tout étranger, tout nouveau venu comme un perturbateur [...]. Par la suite de sa faiblesse et de son sentiment de vivre en perpétuel danger, le peuple québécois cherche donc à se protéger en se repliant sur lui-même, dans une réaction d’hostilité envers le reste du monde. » »

Cité dans La grande déception de Francis Boucher, page 133 et 134 (André d’Allemagne, Le colonialisme au Québec, Édition Lux, 2000, page 104-105.)

Mais pourquoi cette peur de l’autre serait-elle une fatalité ? Sommes-nous donc condamner à vivre constamment dans cette xénophobie sous peine de trahir notre identité ?

Un peuple fort, un peuple fier

J’entendais dernièrement la député de Québec solidaire, Émilise Lessard-Therrien, reprendre cette phrase de Gabriel Nadeau-Dubois : Un peuple fort n’a pas besoin d’exclure pour se sentir fier.

Une des choses que nous a apprises René Lévesque, c’est la fierté d’être Québécois et Québécoise. Avec la révolution tranquille, la reprise en main de notre économie à travers Hydro-Québec, la Caisse de dépôt et avec la loi 101 qui nous a permis de réaffirmer notre langue, le peuple québécois avait repris une force et une assurance qui lui permettait de commencer à s’ouvrir sur le monde et à se débarrasser de ce fond de xénophobie que dénonçait André D’Allemagne. Mais les deux défaites référendaires semblent nous avoir ramener à notre point de départ, nous faisant régresser à un frileux repli identitaire sur nous-même.

Une peur mondialisée

Mais cette peur de l’autre n’est pas le propre du Québec. Partout dans le monde, la peur de l’étranger, de l’immigrant s’est développée.

L’écrivain autrichien juif Stefan Zweig, écrivait ceci quelque temps à peine avant de se suicider avec sa femme, en février 1942, au Brésil où ils étaient en exil :

« Je m’amuse toujours de l’étonnement des jeunes quand je leur raconte qu’avant 1914 je voyageais en Inde et en Amérique sans posséder de passeport, sans même en avoir jamais vu un. On montait dans le train, on en descendait sans rien demander, sans qu’on ne vous demandât rien », écrit-il dans « Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen ». « Il n’y avait pas de permis, pas de visas, pas de mesures tracassières : ces frontières (…) ne représentaient rien que des lignes symboliques qu’on traversait avec autant d’insouciance que le méridien de Greenwich. » La Grande Guerre eut raison de l’étalon-or et de la liberté d’aller et venir. « C’est seulement après la guerre que le national-socialisme se mit à bouleverser le monde, et le premier phénomène visible par lequel se manifesta cette épidémie morale de notre siècle fut la xénophobie »

https://www.lemonde.fr/idees/article/2014/02/19/avant-l-invention-des-passeports_4369321_3232.html

On a peine à imaginer qu’un tel monde ait pu exister. Il est vrai que ce monde n’était pas non plus exempt de colonialisme, de racisme et de xénophobie.

Instrumentalisation de cette peur

Cette peur de l’autre peut être facilement instrumentalisée à des fins politiques. Dans des périodes troubles et de difficultés économiques, alors que les écarts salariaux ne cessent de grandir depuis plusieurs décennies et que des milliers de famille en arrachent pour boucler leur fin de mois, la tentation de trouver des boucs-émissaires est forte.

Il s’agit de faire diversion à la fois sur les réels problèmes qui affectent nos sociétés et sur ses véritables causes. Les minorités deviennent ainsi la cible d’une certaine vindicte populaire permettant ainsi de détourner l’attention des véritables responsables de la véritable crise actuelle qui est à la fois économique et écologique.

Pour en finir avec la peur de l’autre

Je ne connais pas de recette magique pour sortir de cette xénophobie, de cette peur de l’autre. Certaines études semblent indiquer que les jeunes générations sont plus ouvertes à la diversité, notamment à la diversité ethnoculturelle et religieuse. Est-ce dû au fait qu’ils sont plus souvent en contact avec cette diversité ?

En 1981, le gouvernement du parti québécois publiait son plan d’action concernant les communautés culturelles. Ce plan visait trois objectifs : «assurer le maintien et le développement des communautés culturelles et de leurs spécificités, sensibiliser les Québécois francophones à l’apport des communautés culturelles à notre patrimoine commun, et enfin favoriser l’intégration des communautés culturelles dans la société québécoise et spécialement dans les secteurs où elles ont été sous représentées, particulièrement dans la fonction publique.»

http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements/20244.html

Cette vision voulait non seulement assurer le maintien de la spécificité des communautés culturelles mais également faire en sorte que les Québécois francophones reconnaissent leur apport à notre patrimoine commun. On est loin de cette plate vision qui dit qu’à Rome on fait comme les Romains et qui voudraient que les immigrants disparaissent dans la masse. Oser prêcher un tel message de nos jours nous fait assurément courir le risque d’être accusé de multiculturalisme par les Mathieu Bock-Côté de ce monde.

Notre patrimoine commun s’est enrichi au cours des décennies de l’apport des différentes vagues d’immigration venues s’établir au Québec. Plutôt que de voir l’autre comme une menace à notre identité et à notre culture, pourquoi ne pas le voir comme une occasion de rencontre, d’échange et d’enrichissement. Mais je conçois que c’est plus facile à dire qu’à faire.

 

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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1 commentaire

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    L’humanité est un pot-pourri depuis que les humains existent. Nous avons l’âme vagabonde et nous voyageons depuis l’aube des temps. Le paradoxe est touchant de nous voir réclamer un accueil chaleureux quand nous sommes l’immigrant, et nous montrer si frileux quand nous arrivent des voyageurs d’ailleurs.

    Je crois que l’équation pour une intégration humaine est assez simple, et en même temps infiniment complexe : il faut de la confiance en soi-même, de la curiosité, de l’amour et du temps

    Bien planté dans ses bottines, on peut ouvrir ses bras à l’autre et prendre plaisir à décourvrir ses différences, qui ne sont pas une menace mais une source d’évolution; et quand les bras et l’âme sont ouverts, il ne faut plus que laisser le temps au temps pour que les aspérités s’aplanissent et que les différences deviennent comme les crochets et les boucles du velcro : une excellente façons de lier les contraires en une chaîne solide, en un peuple cohérent.

    De la confiance, de l’amour, de la curiosité, un peu de temps, et une arrière-grand-mère tout en noir avec un fichu sur la tête et l’italien pour tout moyen de communication se transforme en arrière-petite-fille chantant La danse à Saint-Dilon à pleins poumons chaque jour de l’An que le Bon Dieu ramène.

    Ça se peut, l’arrière-grand-mère c’était la mienne et La toune à Vigneault est mon grand succès du temps des fêtes.

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