Jusqu’où aller pour financer l’art ?

Lors du plus récent cercle de lecture de Rivière-du-Loup, nous nous sommes penchés sur Hôtel Lonely Heart de Heather O’Neil. Dans ce roman, l’héroïne commet certains actes répréhensibles afin de réaliser son rêve de diriger un cirque poétique. Le roman pose une question intéressante : la fin justifie-t-elle les moyens ?

Je ne crois pas que Heather O’Neil présente ici un Robin des bois, version femme forte des années folles montréalaises. Le portrait qu’elle fait de Rose est beaucoup plus nuancé. Rose se sert de l’argent pour réaliser son rêve en plus d’acheter des immeubles qu’elles louent à bon prix à des femmes dans le besoin, mais elle contribue à faire entrer à Montréal une drogue dangereuse… Elle recrute des clowns présentant des numéros puissants et des femmes plus talentueuses que jolies, mais elle entretient tout de même des liens avec la mafia… La petite orpheline réussit à s’élever au rang de femme d’affaires, mais elle révèle aussi un côté bien sombre de sa personnalité…

Financer un projet artistique est difficile. L’argent manque. L’accès au financement classique est ardu. L’autofinancement exige souvent une certaine notoriété ou des garanties financières préalables. Les aspirants au titre sont aussi très nombreux. Sacrifier de précieuses heures de création à un emploi alimentaire est frustrant. Créer son propre emploi peut sembler une avenue intéressante, voire la seule possible. Mais une grande motivation ne suffit pas nécessairement à réaliser notre rêve. Tout le monde n’a pas à la fois le talent artistique et les compétences administratives pour mener à bien le projet.

Dernièrement, le propriétaire d’une compagnie de théâtre locale a été reconnu coupable de fraude envers l’Association étudiante de Rivière-du-Loup. Les circonstances exactes ne me sont pas connues actuellement. Je me demande cependant s’il s’agit d’une fraude volontaire ou d’incompétence (ou de très mauvaise communication avec l’Association). Il arrive souvent que les artistes se retrouvent à composer avec des tâches comptables ou administratives pour lesquelles ils ne sont pas forcément compétents. On peut être excellent à diriger des acteurs-actrices ou à animer dans un Cégep, mais très mauvais en gestion et administration.

J’ai assisté à la majorité des pièces présentées par cette compagnie. J’ai même participé à trois projets amateurs, dont le dernier avant la fermeture. Je n’ai pas vraiment noté quoi que ce soit d’anormal, bien que le théâtre en région et le théâtre amateur ne soient pas faciles. J’ai apprécié la qualité des œuvres et la prise de risque dans le choix des œuvres. Mais si j’aime l’audace sur scène, je ne crois pas qu’elle serve nécessairement en affaire (quoiqu’en disent les Trump de ce monde…). Que la fraude ait été volontaire ou non, décider de rester en affaires malgré des difficultés importantes ou accepter un poste pour lequel on n’a pas les compétences reste un choix.

Le cas de SNC-Lavalin, dans un autre domaine, amène aussi une autre question. Si une entreprise a des comportements immoraux, est-il justifié d’intervenir pour éliminer les conséquences financières de ces actes afin de protéger les emplois ? Pour moi, la réponse est non. Oui, il est triste que l’ensemble de la compagnie paie pour le manque de moralité des dirigeants, mais s’il n’y a aucune conséquence, comment empêcher ces pratiques d’affaires douteuses de survenir ?

Dans Scrapbook de Nadine Bismuth, la maison d’édition avec lequel le personnage principal publie son roman reçoit d’importantes subventions… parce qu’elle emploie la femme du responsable du directeur du programme. Si une grosse compagnie artistique que j’aime était menacée de fermer pour ce genre de manœuvre, je crois que j’en serai davantage attristée que pour une compagnie d’ingénierie. Mais je ne crois pas que je serais d’accord pour qu’on efface les conséquences au nom de la protection de nos institutions. Ces entreprises doivent mériter leur place, malgré leur apport essentiel et les difficultés du marché.

L’art a beau être plus noble que la vente de produits physiques ou financiers, l’industrie de l’art est parfois autant une zone grise que le reste du milieu des affaires. Si ce n’est qu’on en voudra probablement plus à un artiste de marcher sur ses principes pour atteindre son objectif qu’on en voudra à un-e dirigeant-e d’entreprise…

 

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À propos de l'auteur : Geneviève Malenfant

Je suis originaire de l’Abitibi et j’ai fais mes études à Montréal. J’habite Rivière-du-Loup depuis presque 5 ans. Je travaille comme audiologiste (je fais des tests d’audition). Je m’implique auprès des Pétroliques anonymes, un organisme qui lutte conte la dépendance au pétrole, parce que je crois fermement que la meilleure façon de faire faire au plus grand défi de notre ère, c’est ensemble. Je tiens une chronique de littérature jeunesse dans la Rumeur du Loup parce qu’aimer lire, c’est savoir trouver le bon livre, et qu’aimer lire permet d’ouvrir toutes les portes de la vie. Je participe régulièrement au Cabaret Kérouac et j’assiste à de multiples événements culturels parce que la culture, c’est la vie à son meilleur! Je vais donc vous entretenir en vrac des sujets qui me tiennent à cœur: la protection de l’environnement, la promotion de la santé, la culture sous toutes ses formes, l’implication citoyenne, le féministe, etc. Au plaisir de jaser avec vous!
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4 commentaires

  1. avatar Par : Raymond Cadrin

    Sujet intéressant et pertinent sur la fin qui justifie les moyens…Malgré le constat du sous-financement de l’art, et de la volonté de mettre celui-ci plus en valeur, je ne crois pas que cela doit se faire avec malhonnêteté et un manque d’éthique.
    Il y a toujours risque de dérapage important, si l’on est prêt à tout accepter pour son financement….Il en est de même pour des causes sociales importantes qui seraient d’autant plus justifiables…mais cela dépend fondamentalement de nos valeurs…et pour moi l’honnêteté et le sens moral sont essentiels.

  2. avatar Par : Éliane Vincent

    Votre réflexion est une illustration du risque qu’il y a à mettre sur un piedestal quelque secteur d’activité humaine que ce soit.

    La bête humaine est toujours capable du meilleur comme du pire, quoi qu’elle entreprenne, et les caves sont partout. La vigilance est de mise en tout temps, pour que le meilleur puisse s’exprimer librement et que le pire soit combattu là où il se trouve.

  3. avatar Par : Geneviève Malenfant

    Je tiens juste à ajouter qu’il faut faire attention à la manière avec laquelle on réfère aux gens qui font des actes répréhensibles. Quand on utilise un vocabulaire très manichéen (le pire, le mal, les méchants, etc.), il y a un risque d’oublier que ces gens sont aussi humains. Il devient facile d’oublier que l’on peut aussi commettre ce genre d’erreur. Condamner les actes plutôt que les gens obligent à continuer de se surveiller soi-même en tout temps. Classer les gens comme de gros méchants à surveiller rend les choses plus difficiles, car les gens ont rarement l’air de méchants de James Bond dans la vie. Cela dit, je ne prétend pas que l’on doive cautionner ces actions ou que les gens qui les commentent ne doivent pas avoir de conséquences…

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci de m’empêcher de tourner les coins trop ronds… L’expression « Les caves sont partout » est sujette à caution.

      Cela dit, il serait bon de mieux informer la population des obligations qui viennent avec la gestion d’un OBNL, pour éviter des erreurs qui peuvent ruiner une réputation…

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