Guerre et religions

Un voyage en Irlande

Si ce n’avait été du fait d’un accident fortuit, ma conjointe et moi serions actuellement à Derry en Irlande du Nord. Derry pour les républicains, mais Londonderry pour les loyalistes (ou unionistes) est l’endroit où le 30 janvier 1972 s’est produit le « Bloody Sunday », le massacre du Bogside. Ce jour-là, 28 manifestants pacifistes sont tombés sous les balles des soldats de l’armée britannique.

Durant de nombreuses années par la suite, les médias nous ont fait état du conflit qu’on décrivait comme une guerre entre les catholiques et les protestants. Adolescent, je croyais que le conflit était essentiellement causé par la différence de religion entre les deux groupes d’opposants. Avec le temps, j’ai découvert la complexité du conflit et de ses causes.

Pour reprendre les terme de Sean MacBride, homme politique irlandais et un des membres fondateurs d’Amnistie Internationale : «L’histoire de l’Irlande, c’est d’abord l’histoire des relations anglo-irlandaises, depuis huit siècles… Pendant des siècles, les Britanniques ont cherché à conquérir, à dominer et à diriger l’Irlande. Pendant des siècles, le peuple irlandais a cherché à libérer son pays de la domination britannique. Grande puissance coloniale brutale et efficace, la Grande-Bretagne est parvenue à mettre en échec les nombreuses tentatives de libération du peuple irlandais.» (Revue Autrement, Irlande, Les latins du Nord, Hors série No. 23, mars 1987, Paris, page 179

Cette histoire de conquête remonte aussi loin qu’au règne d’Henri II, roi d’Angleterre, au XIIe siècle. Elle a pris des tournures particulièrement dramatiques avec l’invasion d’Olivier Cromwell et la victoire de Guillaume d’Orange à la bataille de la Boyne. Et à travers cette histoire souvent pénible pour le peuple irlandais, l’arrivée de colons anglais et écossais, l’expropriation des Irlandais de leurs terres, la grande famine et une immigration massive à la même époque ont été particulièrement dures. Il est difficile de résumer en quelques lignes l’histoire d’une domination de plusieurs siècles. Mais cette histoire n’a pris une connotation religieuse qu’avec Henri VIII au milieu du XVIe siècle. Avant que ce dernier ne se proclame chef de l’Église d’Angleterre, tout ce beau monde était catholique.

Guerre de religions

Contrairement à ce que je croyais, le conflit en Irlande n’était pas à proprement parler une guerre de religions, même si la religion avait fini par y jouer un rôle important.

Il y a eu à travers l’histoire des conflits qu’on peut effectivement appeler des guerres de religions, des guerres où les différences religieuses ont servi de prétexte ou d’élément déclencheur aux conflits. On ne peut nier également que le fanatisme religieux a provoqué des massacres et des horreurs sans noms.

Certains athées aimeraient nous faire croire que les religions sont la source de toutes les guerres et qu’ils suffiraient de les faire disparaître pour enrayer les guerres du même coup. Mais ils occultent ainsi le fait que derrière cette instrumentalisation des religions se cachent bien d’autres motivations de nature politique comme la soif de conquête, le désir de domination ou tout simplement l’orgueil.

Se méfier des idéologies

Maurice Lagueux,  dans son livre Tout en même temps agnostique et croyant, nous fait cette pertinente remarque : «Tant que les religions sont largement acceptées par les populations, les tyrans parviennent à en dégager l’idéologie à l’aide de laquelle ils peuvent mobiliser les peuples et justifier leurs actions, mais si, dans la société qui leur est soumise, la religion ne leur offre plus de telles prises, ces tyrans n’ont aucun mal à trouver ailleurs une idéologie tout aussi efficace.»

Et il poursuit un peu plus loin : «Les religions risquent donc d’être utilisées idéologiquement, mais advenant l’élimination de toutes les religions, rien ne laisse penser que se généraliserait alors un type d’esprit à la fois critique et pondéré qui se ferait imperméable aux idéologies. On l’a vu, ce type d’esprit est loin de s’être manifesté dans les sociétés où la religion a été pratiquement abolie. Il y a plutôt lieu de penser que des idéologies de type raciste et xénophobe pourraient, comme elles ont fréquemment su le faire, enflammer des peuples aussi longtemps hélas qu’elles fascineront de larges couches de population. Le nationalisme peut être associé à un idéal de cohésion sociale tout à fait légitime, mais, exacerbé, il peut aussi vite devenir une puissante idéologie capable de justifier toutes les guerres.»

Et l’auteur ajoute : «De même le communisme repose sur un très louable souci de justice sociale, mais on en a tiré une idéologie qui a été mise au service de campagnes d’extorsion guidées par l’envie et la volonté de domination. Même une certaine forme de scientisme, conçue comme une soumission à l’autorité de la science en tous les domaines, a pu, en des situations assez exceptionnelles il est vrai, donner lieu à une idéologie d’autant plus dévastatrice que le prestige de la science est immense.»

Et il conclut : «C’est plutôt la crédulité qu’il faudrait éradiquer de la surface de la Terre, car les idéologies ne se trouveraient plus d’adeptes et l’humanité s’en porterait mieux.» (Maurice Lagueux, Tout en même temps agnostique et croyant, Éditions Liber, 2017, pages 262-264.)

Bref, ce dont il faut se méfier ce n’est pas tant des religions, du nationalisme et même de système politique comme le communisme, mais de ce manque d’esprit critique qui permet aux femmes et aux hommes de pouvoir d’abuser d’une certaine crédulité.

La sagesse d’un philosophe athée

André Comte-Sponville a ces quelques mots très justes dans un de ses livres :

« Ce n’est pas la foi qui pousse aux massacres. C’est le fanatisme qu’il soit religieux ou politique. C’est l’intolérance. C’est la haine. Il peut être dangereux de croire en Dieu. Voyez la Saint Barthélémy, les croisades, les guerres de religion, le Djihad, les attentats du 11 septembre 2001… Il peut être dangereux de ne pas y croire. Voyez Staline, Mao Tsé-Toung ou Pol Pot…. cela nous en apprend plus sur l’humanité, hélas, que sur la religion. »
L’esprit de l’athéisme : Introduction à une spiritualité sans Dieu, André Comte-Sponville.

On peut trouver dans la Bible, dans l’Ancien Testament entre autres, des versets très belliqueux et s’en servir pour justifier violence, meurtre et guerre. Et j’imagine qu’on peut également faire la même chose avec certaines sourates du Coran. Mais on retrouve également des paroles comme : «Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu (Mt 5,9) comme on peut aussi se laisser inspirer par la prière de François d’Assisse : « Seigneur, faites de moi un instrument de votre paix. Là où est la haine, que je mette l’amour, là où est l’offense, que je mette le pardon»

Il faut se méfier de ceux et celles qui nous demandent de faire la guerre au nom de la religion comme de ceux et celles qui nous demandent de faire la guerre à la religion. Ces derniers ont beau dire que ce qu’ils visent ce sont les croyances et non les personnes qui ont la foi, il reste que cela finit bien souvent par se retourner contre les croyant.es. De même que les athées ont été et sont encore dans certaines régions du monde victimes de discrimination, il faut avoir le courage de se lever pour protéger la liberté de conscience et faire en sorte qu’une légitime critique ne se transforme pas en discours de peur, de dénigrement et de haine.

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
Cet article a été publié sous le thème Politique, Sociales et communautaires.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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1 commentaire

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    Les religions sont une tentative – souvent pathétque, je le reconnais – de policer le vivre ensemble en présentant des balises éthiques et morales comme si elles venaient d’un Être omniscient et intrinsèquement voué à contrôler l’humanité. C’est une solution un peu primitive mais qui fonctionne encore, compte tenu de la quête de sens inextinguible induite par la chimie de notre cerveau.

    Se méfier des idéologies, enseigner la pensée critique et l’histoire de l’humanité, développer la capacité d’analyse et de raisonnement dès le plus jeune âge sont à mon avis essentiels à l’évolution de notre espèce, voire même à sa survie. Ce n’est qu’une fois en possession de ces outils essentiels que chacun pourra ensuite faire le choix de croire ou non à un Grand Architecte.

    Merci de nous faire réléchir!

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