Gilets jaunes

(J’ai commencé à écrire ce billet avant mon départ pour Paris du 22 au 29 décembre et je le termine à mon retour.)

Les manifestations de gilets jaunes m’ont conduis à deux réflexions.

La première est la raison qui semble avoir conduit au déclenchement de cette révolte populaire : l’imposition d’une taxe sur l’essence dont le motif était de diminuer la consommation de carburant. J’ai lu sur Facebook cette affirmation : «Alors que l’élite se soucie de la fin du monde, le peuple doit se soucier de la fin du mois.»

À elle seule probablement que cette simple taxe n’aurait pas suffit à mettre le feu aux poudres. Mais elle survient après de années de stagnation des salaires, de coupures dans les retraites, d’injustices fiscales et d’augmentation du coût de la vie. Pour beaucoup de personnes, la hantise, ce n’est pas un réchauffement climatique dans un avenir plus ou moins rapproché, mais de réussir à boucler le budget à la fin du mois.

Comme le soulignait à juste titre Ruba Ghazal dans son premier discours à l’assemblée nationale : «Il faut arrêter de mettre le poids de la transition écologique sur le dos des gens, des personnes, des individus. La transition économique et énergétique, ce n’est pas un choix individuel, mais un choix politique»

Le chauffeur de taxi qui nous ramenait à l’aéroport Charles-de-Gaulle et qui appuyait manifestement les gilets jaunes m’a demandé si je connaissais le salaire mensuel du PDG de Renault. Car c’est bien là un des éléments de la révolte. La disproportion de revenu entre ces grands patrons et les travailleuses et les travailleurs est indécente. Alors que l’on demande aux citoyennes et aux citoyens de se serrer la ceinture, les élites économiques de ce monde avec la complicité de nos gouvernements s’en mettent plein les poches.

La situation au Québec est semblable :

«En 2017, le PDG moyen a gagné 5 M$. En comparaison, le salaire moyen au Québec a été de 45 993$ en 2017, selon les données de Statistique Canada. La rémunération des PDG qui occupaient la même fonction l’an dernier a bondi de 12,32% en un an. Le salaire moyen au Québec, pour sa part, a progressé à un rythme de 3,02% en 2017.» https://www.lesaffaires.com/bourse/nouvelles-economiques/combien-de-fois-ces-pdg-font-ils-votre-salaire-/603063.

Dès les tous premiers jours de janvier, les PDG ont déjà gagné le salaire annuel du travailleur moyen (https://www.ledevoir.com/economie/516651/canada-les-p-d-g-ont-deja-empoche-le-salaire-annuel-du-travailleur-moyen)

Les gilets jaunes en France sont probablement l’expression d’un ras-le-bol généralisé devant les exactions des grands patrons et la complicité des politiciens.

Ma deuxième réflexion concerne les manifestations de violence.

Les médias nous ont souvent montré des images de violence entourant ces manifestations sans bien sûr nous montrer qu’une partie de cette violence provenait de la répression policière. En ayant réservé un appartement sur l’avenue de la Grande-Armée qui est le prolongement de l’avenue des Champs-Élysées, j’ai eu l’occasion de voir quelques vitrines brisées.

Nous sommes prompts à dénoncer la violence des manifestants ou d’une petite partie d’entre eux. Don Helder Camara tenait des propos fort pertinents à propos de la violence :

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Avant de se faire trop rapidement les apôtres de la non-violence, nous devrions peut-être nous interroger sur la cause de cette violence, sur les sources de cette exaspération des manifestants.

Gandhi, l’apôtre moderne par excellence de la non-violence, disait ceci : «Là où il n’y a le choix qu’entre la lâcheté et la violence, je conseillerai la violence.» Certes, il faut situer cette phrase dans son contexte. Gandhi rappelait simplement que faute d’avoir le courage de combattre l’injustice par la non-violence, il valait encore mieux avoir recours à la violence.

Bref dénoncer la violence de certains manifestants tout en refusant de voir l’injustice qui provoque cette révolte est une forme d’hypocrisie qu’il faut dénoncer. Comme il faut également faire la distinction entre la violence dirigée contre les personnes et la violence dirigée contre les symboles de l’état et du capitalisme.

 

 

 

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
Cet article a été publié sous le thème Économie, Environnement, Politique.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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3 commentaires

  1. Superbe et très humaine démonstration d’un système complexe. Il est si facile de ne juger qu’un seul côté de la médaille…

    J’avais relevé le paradoxe de ces deux manifestations presque simultanées à Paris au début des événements : d’un côté des gilets jaunes qui protestaient contre la hausse d’une taxe sur les carburants, et de l’autre leurs compatriotes qui manifestaient en faveur d’une mobilisation écologique planétaire dans le cadre de la COP24. Je me disais qu’il sera impossible de sauver l’espèce humaine si les individus qui la composent refusent les sacrifices qui viennent avec les changements qui s’imposent.

    Je n’ai pas changé d’avis : il y a 7 milliards d’individus à convaincre et je suis persuadée que nous manquerons de temps. Mais cette phrase : «Alors que l’élite se soucie de la fin du monde, le peuple doit se soucier de la fin du mois.» me fait réaliser à quel point la survie au quotidien est prioritaire pour les gens, par rapport à une hypothétique lutte pour la survie de l’espèce. Et n’oublions pas que ce raisonnement s’applique également pour les élites, qui sont composées d’individus : le court terme l’emporte sur le long terme.

    On peut penser que c’est égoïste, hélas, c’est inhérent à l’évolution… et ce sera peut-être la cause de notre disparition.

  2. avatar Par : Raymond Cadrin

    Texte intéressant pour situer le contexte actuel des gilets jaunes en France. Pour la violence, je crois que certains manifestants sont plutôt des casseurs pour exprimer leur révolte face à une société dont ils peuvent se sentir exclus.
    Ce mouvement peut-il se répandre ailleurs…comme au Québec. Il pourrait être possible que des gens de l’extrême droite récupère ce mouvement qui frappe l’imaginaire et qui ne s’essoufle pas… A-t-on vu une amorce avec des gens de La Meute, à Victoriaville, la semaine dernière

    • avatar Par : Pierre Jobin

      Je pense qu’il est effectivement difficile de faire un portrait global du mouvement des gilets jaunes et encore plus de son importation par certains groupes au Québec. C’est un mouvement populaire et spontané, sans leadership centralisé. Les revendications peuvent être nombreuses et parfois même contradictoires. Au Québec, le symbole des gilets jaunes semblent avoir été récupéré par des groupes de droites, sinon d’extrêmes droites. Tout comme le drapeau des patriotes semble être devenu le symbole de groupes qui prônent un nationalisme des « purs laines », des québécois de souches. En France, tout automobiliste doit avoir un dossard jaune dans sa valise. C’est donc un symbole fort répandu. Bref, tout le monde peut se réclamer du mouvement des gilets jaunes.

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