Fabliau pour espèce menacée

Préoccupée d’environnement comme tout le monde, je m’aperçois que je penche de plus en plus souvent du côté pessimiste de la balance quand je pense à notre avenir comme espèce. Le nombre d’humains à convaincre, l’ampleur des changements à accepter, le temps qu’il faudrait pour les appliquer, la vitesse à laquelle on voit les plus funestes projections s’avérer, c’est trop pour mon utopie, je l’avoue.

Mais comme la nature humaine est aussi faite de survie, j’ai développé une obsession pour la seule solution que je pense viable : la décroissance. Au niveau individuel – si on considère que les usines sont opérées par des individus[1] –, la ponction que nous prélevons sur les ressources de la planète est supérieure à ce qu’elle peut fournir par régénération et pourtant, tout le discours public, toutes les décisions d’affaires, toutes les décisions tout court sont basés sur le concept de croissance. D’un côté, on constate qu’on en fait trop, mais ça ne nous empêche pas de vouloir en faire plus.

Un homme d’affaires de ma connaissance, dont je connais le soin sincère qu’il apporte à ce que son entreprise soit à la hauteur de ses convictions et de ses valeurs tant environnementales qu’humanistes, n’a pourtant pas su quoi répondre à la question qui tue : « Serait-il concevable que le chiffre d’affaires de mon entreprise soit moindre en 2020 qu’il ne l’est en 2019? » La réponse ne peut être que non. Nous sommes tous et toutes englués dans la même structure de marche ou crève. Alors on fabrique plus qu’hier et moins que demain.

Pour briser ce cycle, il faudra réaliser la quadrature du cercle : réduire la consommation en maintenant une qualité de vie acceptable pour les humains. Voilà toute mon obsession, et quelque chose me dit qu’il faudra quelqu’un de plus intelligent que moi pour imaginer la solution.

En effet, par où commencer? Comment décroître notre consommation sans ralentir la production? Comment ralentir la production sans fermer des usines et perdre des emplois? Comment transformer ces emplois perdus en emplois à impact environnemental positif?

Et surtout, surtout, comment convaincre les humains que posséder moins n’est pas valoir moins? On manque de temps, on ne voit pas grandir ses enfants, on meurt du stress qu’on s’auto-inflige, mais on ne peut pas imaginer qu’évoluer vers un monde qui produirait moins, mais qui vivrait plus ne serait pas dégénérer, mais progresser.

C’est ici que la fable commence

Dans une ville qui n’existe pas, en un temps qui n’est pas arrivé, vivent les rescapés. Ils sont les survivants d’un monde effacé de l’histoire. Au sommet de sa gloire, ce monde ambitieux pensait dominer l’univers. C’est l’univers qui a gagné.

Juste avant la 25e heure, au bord de disparaître, cette société a accepté de tenter une dernière expérience. La classe des producteurs s’est mise à réduire la production de la camelote jetable qui menaçait d’ensevelir leur civilisation, pour la remplacer par des objets solides, faits pour durer une vie. Les centres de productions ont été décentralisés, pour que chaque hameau puisse s’autosuffire. Les chaînes de production ont été limitées à des cadences ne dépassant jamais la demande.

La spéculation fut interdite. Les bourses ont été fermées. Le cycle de vie de chaque objet est devenu le barème de sa valeur. Il fut statué que l’inflation était illégale. Le prix de chaque chose fut fixé en fonction de sa durabilité et de la capacité de payer de l’acheteur. Les salaires furent fixés en fonction de l’impact environnemental et social – positif ou négatif – de la fonction occupée par le salarié, et de chaque salarié en particulier. Les décisions collectives furent prises par les citoyens qu’elles concernaient, choisis au hasard et réunis en collèges indépendants des gouvernements.

Ce fut un carnage.

De tels bouleversements imposés en un court laps de temps ont provoqué des révolutions qui ont dégénéré en guerres civiles innommables.

Et ce fut la fin.

L’histoire ne dit pas comment, au fond de quelques villages isolés, les rescapés ont été forcés de développer une forme d’autarcie à partir de l’expérience ratée. Une autarcie néandertale, sans joie, dans un monde amputé de ses forces vives, mais une autarcie optimiste, consciente des erreurs passées et déterminée à vivre en symbiose avec son écosystème plutôt que contre lui.

L’histoire ne le dit pas, parce que l’imagination peine à concevoir l’ampleur du changement qu’il faudra dans les cerveaux humains pour qu’il puisse un jour exister des rescapés. Il nous faudra d’immenses poètes, des utopistes pragmatiques et des pelleteurs de nuages organisés pour arrêter notre paquebot avant qu’il ne frappe l’iceberg. Et si jamais on en trouve, souhaitons qu’ils convainquent le reste de nous de pencher du bon bord pour redresser notre course.


[1] Je ne porte aucun jugement ici, je fais simplement le constat que mon mode de vie fait tourner l’industrie et que j’en accepte la responsabilité à titre individuel.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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6 commentaires

  1. avatar Par : Marie Marchand

    Ton si bon article vient alimenter ma certitude qu’il faut agir ici et maintenant. Mardi soir à Trois-Rivières, je manifesterai avec bien d’autres contre l’implantation d’une prochaine usine d’urée et de méthane à Bécancour. J’espère que chaque geste est important pour notre belle planète bleue. Merci pour ton coup de pouce Éliane.

  2. avatar Par : Frederick Toner

    Je viens de faire un lecture rapide de ton article et te dire que je marche un peu dans le même sens. Mais là, je suis très vieux et il me revient une expérience que j’ai vécu pendant la Deuxième Guerre Mondiale.
    J’arrivais à 10 ans lors de la déclaration. Nous vivions sur une ferme au Nouveau-Brunswick, des petits producteurs de patates surtout. Mon père a vu soufflé son rêve de chevaux de traits pur sang et s’équipait graduellement d’équipement agricole surtout usagés, repris et remonté.
    Le Gouvernement fédéral s’est inquiété de la pénurie de nourriture, de kérosène (nos lampes) et de gazoline. Vers 1942, le tracteur de ferme est arrivé sur le marché; en peu de temps les chevaux n’étaient plus utiles.

    Pour acheter un auto, un tracteur ou un camion, il fallait avoir un permis et ce permis demandait des preuves et des témoignages pour l’obtenir. Pour acheter du sucre, du beurre, de la mélasse, de la gazoline, on a distribué des coupons par unité familiale, nombres de personnes. Pour les tracteurs de fermes et les camions de ferme, on mettait on colorant dans les réservoirs afin que le contenu ne serve que sur la ferme.
    Les prix de nos produits étaient contrôlés par le Wartime Prices and Trade Board. Nos patates étaient transportées à Montréal par le train. Il y avaient d’autres initiatives pour recycler le métal, même de tubes de pâte à dents parce qu’on avait besoin de plomb (utilisé dans le temps).
    Pendant ces années-là, nous n’avons pas vraiment souffert de ces restrictions; je me contenterais de beaucoup moins aujourd’hui. Je suis «obligé» de suivre le courant de consommation actuelle. Je trouve alléchant même de voir tous le luxe qu’on me propose si je choisis de vivre en résidence pour personnes âgées. Je suis heureux de vivre dans un appartement dans ma petite communauté avec mes amis. Mais, on craint toujours pour ma «sécurité» ou le drame de mourir seul. À date, je résiste et je sais que j’ai assez d’autonomie encore pour éviter de devenir plus à charge des autres (préposé ée s mal rémunéré e s)

    Tout ça pour te dire que nous avons une guerre collective à mener contre notre consommation actuelle. Il y en a qui vont perdre leur job; pendant la guerre, plusieurs ont perdu leur vie. Il ne doit pas y avoir de solutions faciles et populaires.

    Pendant ces moments (1939-45), j’ai appris à m’imposer une certaine discipline comme à l’école et à l’université. Je pense que je vivrai encore plus longtemps et heureux sans miser sur plus de consommation.

    Merci pour ton article.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci pour ce témoignage qui nous rappelle que la vie avec moins n’est pas moins belle pour autant.

  3. avatar Par : André Bonsang

    Merci Éliane,
    Je crois profondément que tu as raison. Tout le mal vient de là : produire plus pour gagner plus d’argent. Je parle exclusivement des producteurs économiques, mais aussi de tous leurs alliés politiques, religieux, syndicalistes et même journalistes qui trouvent un quelconque intérêt dans cette production qui tourne à la folie. En ce domaine économico-commercial, il faudrait commencer par permuter les deux signes dans la fameuse expression « Plus qu’hier et moins que demain » et apprendre à conjuguer : « MOINS qu’hier et plus que demain »…
    Salut, la fille !

    • avatar Par : Éliane Vincent

      J’adopte cette nouvelle formule illico… sauf pour ce qui est de l’amour que je porte à mon chum évidemment!

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