Est-ce vraiment normal?

En revenant à pied de la bibliothèque municipale par un splendide dimanche matin de fin d’été, j’ai rencontré une copine. Il faisait beau, on en a profité pour refaire un peu le monde. Le sujet de l’heure était le prix des repas au restaurant, et tant qu’à refaire le monde, on a vu grand…

Manger au resto

On aura remarqué que l’équité entre les citoyens n’a jamais été un trait inné des sociétés humaines. Depuis les cavernes, depuis les Grecs et les Romains, depuis les castes et depuis les royaumes, les plus forts se sont toujours octroyé des privilèges inaccessibles au commun des mortels. Ça passait souvent par la bouffe, bien sûr. Banquets somptueux, mets raffinés et rares, alcools exotiques ou fièrement locaux, fruits inconnus apprêtés par une armée d’esclaves ou de gens de maison à peine rémunérés.

Et pendant que les chanceux s’empiffraient, les autres se démenaient pour assurer leur pain quotidien et le faire cuire eux-mêmes.

Bien sûr, on a tenté au cours des âges de combattre les iniquités, par toutes sortes de moyens : révolution, évolution, réflexion et coups de canon. Pour nous les Occidentaux, une de ces grandes luttes a eu lieu en 1789. Vous vous rappelez? Liberté! Égalité! Fraternité! Les aristocrates à la lanterne! Un seul titre de noblesse : citoyen! Plus question que les privilèges soient réservés à une élite autoproclamée.

 Privilèges pour tous, rien de moins

Est-ce que la Révolution française a rempli ses promesses? Ça serait trop beau, bien sûr. Mais ce jour-là, sur le balcon de ma copine où la conversation se prolongeait, on a émis une théorie qui vaut ce qu’elle vaut : les idéaux de la Révolution auraient implanté dans la conscience collective cette pensée que chacun mérite les mêmes privilèges que l’élite : être vêtu sans savoir coudre, manger sans chasser ni récolter ni cuisiner, voyager facilement et sécuritairement…

Entendons-nous bien, il n’est pas question ici de priver qui que ce soit d’avoir accès à une meilleure qualité de vie, mais où tracer la ligne entre « Chacun a droit à des loisirs » et « Je mérite des vacances dans le Sud deux fois par année »?

Pour finir, nous avons développé une culture et un mode de vie où il est possible de faire une croisière en Alaska ou de s’initier au parapente à 78 ans. D’accomplir ses aspirations profondes, mais aussi d’aller manger au resto aussi souvent qu’on en a envie.

Oh! la drôle de question…

Pourtant, on dirait que l’Égalité est toujours juste un peu trop chère pour les moyens qu’on a. Pour que le salarié ordinaire puisse aller au resto aussi souvent qu’il en a envie, il faut que le prix de l’assiette soit raisonnable. Ça implique que la cuisinière, le plongeur, le serveur, l’hôtesse, la sommelière et même le patron se contentent d’un salaire modeste. Souvent plus que modeste[1].

Ce n’est pas juste. Le serveur envisage de faire une croisière en Alaska, il mérite un salaire équitable qui lui permettra de réaliser son rêve. Pareil pour le reste de l’équipe, sans parler du patron, avec des rêves à la mesure de chacun. Et voilà, le prix du steak-frites vient de grimper de 30 % et le client commence à râler.

On peut en conclure que la redistribution équitable des richesses est encore loin d’être réalisée et militer pour que tout le monde puisse être riche.

Sur le balcon à l’ombre des grands arbres, on a osé poser plutôt la question : est-ce que ça se pourrait que ça ne soit pas si normal que ça de manger au restaurant? Ou de descendre dans le Sud pour les vacances? Ou de visiter l’Alaska dans un gratte-ciel horizontal?

Est-ce que ça se pourrait que – dans la perspective de cette décroissance si nécessaire pour ramener l’équilibre sur la planète – il faille envisager de retirer des privilèges plutôt que d’en ajouter?

Et la question corollaire inévitable se pose aussitôt : on commence par qui, par où?

C’est ça qui arrive quand on refait le monde. Il reste toujours des questions impossibles.

 


[1] On parlera un autre jour de ceux qui réussisent à contourner ce modèle et à devenir milliardaires en nourrissant les gens avec autre chose que de la vraie bouffe, ou à l’opposé, en nourrissant uniquement les millionnaires de ce monde. Ceux-là perpétuent les élites du passé comme si les révolutions n’avaient jamais eu lieu.
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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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