Chronique d’opinion

La liberté d’opinion est probablement un des droits fondamentaux de la personne humaine le plus promu ces dernières années. Les chroniqueurs et les chroniqueuses d’opinion prennent beaucoup de place dans les médias traditionnels. La multiplication des plateformes numériques permet également à plus de personnes d’émettre publiquement leurs opinions en public. Ce blogue citoyen en est un bel exemple.

Mais ce foisonnement d’opinions est-il toujours une bonne chose ? Hannah Arend disait ceci : « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce n’est pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat. »

Or, pour un certain nombre de chroniqueurs, il semble que la recherche des faits soit quelque chose de tout à fait secondaire. Bien sûr, un chroniqueur d’opinion n’est pas un journaliste et encore moins un expert. Mais nous sommes en droit de nous attendre que son opinion s’appuie sur des faits et que les informations factuelles contenues dans son article d’opinion aient été un tant soit peu vérifiées. La chronique d’opinion permet à son auteur de livrer aux lecteurs une opinion personnelle, ce que ne permet pas un article journalistique. Mais elle ne le délivre pas de l’obligation d’appuyer son opinion sur des faits, de les vérifier et de faire preuve de rigueur intellectuelle.

Or, il semble que la recherche des faits et de l’information juste soit le dernier souci de certaines personnes qui ne se gênent d’ailleurs pas pour l’affirmer.

Un premier exemple : la célèbre phrase d’Éric Duhaime : «Mieux vaut de la mauvaise information que pas d’information pantoute.» http://leclubdesmalcites.com/eric-duhaime-candide/

Dans le palmarès des éloges à la bêtise, voici un bref dialogue entre Lise Ravary et un animateur de radio :

- Lise R. : «L’idée, c’est de débattre sur des idées, pas juste sur la technicalité, la longueur du pipeline pis le pourcentage de CO2 et ainsi de suite.»
- L’animateur : «Pas juste sur des idées que tu connais pis que t’as approfondi là.»
- Lise R. : «Bin exactement»

http://leclubdesmalcites.com/lise-ravary-a-propos-debats-didees/

Lise Ravary donne ici l’impression d’accorder peu d’importance aux faits.

Ou encore, cette perle d’un des chroniqueurs les plus lus au Québec, Richard Martineau :

«Je ne suis pas criminologue, je n’ai pas fait de recherches sur le sujet, ma réponse se base plus sur mes intuitions personnelles que sur des données objectives, et je n’ai lu aucune étude sur la question, mais ça ne fait rien, je persiste et signe.»

https://www.journaldemontreal.com/2017/10/24/le-paradis-des-predateurs

Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas de voir des médias de Québécor poursuivre le Conseil de presse du Québec, notamment parce que ce dernier a blâmé à quelques reprises leurs chroniqueurs. https://www.ledevoir.com/societe/535071/des-medias-de-quebecor-poursuivent-le-conseil-de-presse-du-quebec

Pour reprendre les propos de Dominique Garand dans le numéro 68 (printemps 2017) de la revue L’Inconvénient : «Le problème est beaucoup plus profond et touche l’essence même de la profession journalistique, quotidiennement dévoyée par tous ces faiseurs d’opinion, tellement convaincus de leur importance qu’ils prennent leurs humeurs et états d’âme pour des pensées dignes d’être diffusées.» Il parle ensuite « d’une impuissance à en finir avec cette affligeante pauvreté des médias qui ont troqué l’information pour la fabrique d’opinions. Comment faire entendre une autre voix que celle de ces chroniqueurs haut-parleurs, nouveaux sophistes qui, de jour en jour, prétendent pouvoir se prononcer sur n’importe quel sujet ?».

Si la question mérite d’être posée,  la réponse n’est pas évidente. Si les médias qui ont la responsabilité de nous informer préfèrent remplir leurs pages de chroniques d’opinion vides de fait et d’information, que pouvons-nous faire ?

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
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L'auteur(e) de cet article :

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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1 commentaire

  1. Quel sujet intéressant. Il nous ramène directement à l’école, où l’on demande trop souvent aux enfants leur opinion sur le monde avant de leur enseigner les faits qui leur permettraient de la forger.

    La rigueur, la conscience professionnelle, la reconnaissance de l’importance du rôle des médias dans le comportement de la population (l’étude de l’exemple extrême de la radio des Mille collines au Rwanda devrait être imposée à tous les wannabe chroniqueurs insouciants de leur responsabilité), et surtout l’éthique journalistique doivent redevenir plus que des vœux pieux et être exigés par les diffuseurs.

    Hélas, la course aux clics éteint mon optimisme et je crains que pour encore un bon bout de temps, Richard Martineau restera persuadé que son opinion non éclairée vaut autant que les connaissances de ceux qui maîtrisent leurs dossiers.

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