Qui a peur de la charia ?

Depuis le 11 septembre 2001 à New-York, l’Occident est envahi par une peur qui frise la phobie, une peur qui va bien au-delà des craintes légitimes à l’égard de potentiels attentats terroristes. À écouter certaines personnes et certains groupes, notre société court un risque imminent d’islamisation et rien n’illustre mieux cette frayeur que la peur de voir s’imposer la charia (la loi canonique islamique) dans notre système de justice.

Qu’en est-il ? Risque réel ou paranoïa ?

La question s’est posée au moins une fois au Canada, en Ontario pour être précis. À la suite de la proposition de l’Institut islamique de justice civile d’établir un tribunal de la charia, Marion Boyd, ancienne procureure générale, avait reçu pour mandat, le 25 juin 2004, d’étudier l’impact du recours à l’arbitrage en droit de la famille et de succession sur les personnes les plus vulnérables, implicitement les femmes musulmanes. En décembre de la même année, madame Boyd concluait que les Musulmans, au même titre que les Catholiques et les Juifs de cette province, devraient obtenir le droit de recourir à l’arbitrage dans des causes de droit de la famille et de succession, sur la base de certains principes religieux.

Tant en Ontario qu’au Québec, le rapport de madame Boyd a suscité une opposition quasi unanime. Notamment le ministre de la justice du Québec, le Barreau, de très nombreux groupes de femmes se sont fermement opposés à l’introduction de la charia dans l’arbitrage familial. Cette opposition a également été très forte de la part de groupes musulmans comme le Conseil canadien des femmes musulmanes qui s’est joint à la Coalition contre l’arbitrage religieux. Il faut noter que cette saga n’a été possible que parce que, depuis le début des années 90, la loi ontarienne permettait l’arbitrage religieux en matière familiale, ce qui n’était pas le cas, et n’est toujours pas le cas, au Québec puisque le Code civil l’interdit.

Finalement à l’automne 2005, le premier ministre ontarien, Dalton McGuinty, annonce que l’Ontario renonce à devenir la première juridiction occidentale à autoriser le recours à la loi islamique pour résoudre les conflits matrimoniaux et du même coup, il annonce, en toute logique, qu’il abolira également tous les tribunaux religieux existants, qu’ils soient chrétiens ou juifs.

Il nous faut retenir de cette triste aventure que, même dans une application limitée aux droits de la famille, la charia n’a pas reçu un accueil favorable y compris de personnes de confession musulmane.

Danger d’islamisation et invasion musulmane ?

Les Québécois et Québécoises de confession musulmane représente environ 3,6% de la population du Québec. Environ 60% de ces personnes ne fréquentent pas les mosquées, 25% s’y présentent de façon plus ou moins récurrente et 15% la fréquentent régulièrement. Un portrait qui ressemble fort à la pratique religieuse des Catholiques. De plus, il n’y a aucune raison de penser que ceux et celles qui fréquentent la mosquée de façon régulière sont nécessairement en faveur de l’implantation de la charia au Québec. Comment imaginer sérieusement que la charia soit une menace pour la société québécoise ? Comment justifier cette peur de l’autre qui conduit certains à la méfiance et parfois même à la haine à l’égard de nos concitoyennes et concitoyens d’origine musulmane?

Alors pourquoi cette peur de la charia ? Qui a intérêt à nourrir ces craintes et ces méfiances ?

 

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À propos de l'auteur : Pierre Jobin

Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.
Cet article a été publié sous le thème Politique, Sociales et communautaires.
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Après des études en théologie et en philosophie à l'université Laval, je me suis installé dans le Bas-Saint-Laurent en 1984 pour travailler comme animateur de pastorale, puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire dans les écoles du Témiscouata. Ayant été longtemps impliqué dans mon syndicat, j'ai terminé ma carrière comme vice-président de la Centrale des syndicats du Québec, ce qui m'a conduit de 2009 à 2015 à résider à Montréal, mais également à parcourir le Québec. Aujourd'hui à la retraite, je suis de retour à Sainte-Hélène de Kamouraska où j'essaie de me rendre un peu utile dans ma communauté.

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1 commentaire

  1. La peur est le meilleur outil de contrôle des populations depuis que le monde est monde. Pas étonnant que certains esprits chagrins voient dans cette invasion islamique fabulée un prétexte rêvé pour introduire dans notre législation des articles qui risquent de compromettre certains aspects de la vie privée ou de nos libertés individuelles.

    Heureusement le Canada et le Québec ont des législations solides et progressistes qui permettent de prévenir les dérives comme celle de l’Ontario au début de ce siècle, sans qu’il soit besoin de bouleverser le Code civil ou les chartes, et en tout respect pour les citoyens modérés de toutes les religions.

    Jusqu’à maintenant, les politicens confrontés à ces dérives les plus sérieuses ont su y répondre de manière sensée. La charia n’a pas trouvé de porte d’entrée dans notre société et les crimes d’honneur ne sont pas tolérés. Tant que nous aurons cette intelligence de réfréner sereinement les extrémismes de toutes les allégeances, on pourra continuer de vivre dans le plusse beau pays du monde, sans paranoïa.

    Et sans oublier que les musulmans ne sont généralement pas des extrémistes, tout comme les catholiques sont rarement membres de l’Opus Dei.

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