Quand l’aventure était possible

C’est une histoire de retroussage de manches, d’espoir, de rêve collectif. C’est une histoire improbable, celle d’un village fou de sports qui durant plus de 50 ans a fait comme si l’impossible n’existait pas. C’est l’histoire d’un centre de ski dans une MRC de moins de 20 000 habitants.

Dès les années 50, les gens de Saint-Pacôme faisaient du ski « artisanal » sur les nombreuses dénivellations qui ont valu au village le surnom de « petite Suisse ». Au début des années 60, un petit groupe d’hommes ont pris au mot le docteur Albert Royer, qui appelait à la construction d’un remonte-pente. Le potentiel récréotouristique du site était déjà alléchant, et une douzaine de contributeurs ont investi 100$ chacun pour concrétiser le projet.

Il a fallu construire des infrastructures, et là encore la débrouillardise et l’huile de coude ont fait des miracles. C’est à partir de pièces de camion, d’un câble de 1500 pieds, d’un peu de ciment et de beaucoup de bénévolat que la remontée a été construite.

Le 13 janvier 1962, le Club de ski de la Côte-des-Chats ouvrait ses portes et 25 skieurs ont payé les 35¢ qui leur permettaient d’utiliser la remontée mécanique. Leur nombre a crû rapidement et le succès était réel. Au fil des années, on a construit un chalet, augmenté le nombre de pistes, acheté trois canons à neige, ajouté des glissades, diversifié l’offre avec un site d’hébertisme aérien opérant l’été.

Et pourtant, la rentabilité n’a jamais été au rendez-vous. D’année en année, il fallait gratter les fonds de tiroir, chercher des subventions, réaliser des activités de financement. Les bénévoles géraient l’OBNL, enseignaient le ski, patrouillaient la montagne, organisaient des parades de mode et vendaient des cartes de souper spaghetti.

Le XXIe siècle a sonné le glas du rêve. L’équipement devenait désuet, les coûts de fonctionnement  explosaient, la réserve financière était inexistante. Après des contorsions héroïques, même les plus optimistes ont dû se rendre à l’évidence. Au Québec, opérer une station de glisse n’est pas rentable, et faute d’activités connexes lucratives, il est illusoire d’espérer faire ses frais. C’est valable pour les plus grosses montagnes, alors imaginez pour les plus petites, d’autant plus si elles sont situées loin des grands centres.

Malgré le soutien indéfectible de la Municipalité et de la MRC de Kamouraska, on est arrivés au bout du rouleau. Le 14 mai dernier, l’administration a enfoncé le dernier clou dans le cercueil. Il n’y aura plus à Saint-Pacôme de ski tel qu’on l’a connu.

Le deuil

La pilule est amère. Comment accepter que les temps changent quand on a bâti un rêve et que celui-ci ne cadre plus dans la modernité? En 2018, il est impossible de démonter un camion pour le transformer en remonte-pente. En 2018, il y a des lois, des normes, des ingénieurs et des assurances. Est-ce mieux, est-ce pire qu’avant?

Une chose est sûre, ça limite les possibles. Le ski est devenu une industrie incompatible avec les petits marchés. Pour les bâtisseurs d’hier, qui sont toujours vivants, il s’agit d’un deuil d’autant plus douloureux que le rêve était grandiose. Il ne s’agit pas simplement d’une clé dans une porte, c’est la fin d’un monde où il s’agissait de vouloir pour pouvoir, c’est l’abdication devant l’impitoyable tyrannie de l’argent et de la complexité du monde moderne.

On dit qu’il y a sept étapes au deuil. Après le déni, la colère et le marchandage qui ont déjà frappé la population du village, le temps de la douleur et de la dépression accompagne le dur constat de la fin d’un monde. Le 14 mai, on a présenté aux Pacômiens un projet communautaire qui permettra, espérons-le, une reconstruction de nos paradigmes et, éventuellement, l’acceptation du fait que le ski a Saint-Pacôme aura été une superbe aventure.

Une aventure impossible qui aura tout de même duré un peu plus de 50 ans. À tous les cœurs vaillants qui l’ont rendue possible, je veux dire une dernière fois mon admiration et ma reconnaissance. Je nous souhaite un grand câlin collectif à travers les larmes. Il y a des blessures à panser, des rancunes à apaiser, des liens à retisser. La fin d’un monde n’est jamais de tout repos.

Mais qui sait? Peut-être qu’une nouvelle aventure nous guette dans le détour. C’est la grâce que je nous souhaite.

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Ajout : Merci à madame Lise Michaud pour son livre De la Côte à la Station, les 50 ans de la Côte des Chats, où j’ai puisé les données historiques de ce billet.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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5 commentaires

  1. avatar Par : André Bomsang

    Bravo et merci, Éliane
    Très bien écrit comme d’habitude.
    Qu’est-ce que l’OBNL (Organisation des Bénédictins sous la Nouvelle Lune ?
    Salut
    Legarsquiaaiméethabitàcôté

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Bonjour très cher. Un OBNL est un organisme à but non lucratif. L’ancienne mouture les décrivait comme OSBL (organisme sans but lucratif), mais L’Office de la langue française préfère cette subtile variante. On peut l’appliquer aux Bénédictins sans problème!

  2. avatar Par : Pierre Jobin

    J’ai lu avec plaisir ce texte qui m’a fait connaître l’histoire de cette petite montagne. J’espère que malgré ce deuil, il y aura toujours des personnes à St-Pacôme et dans notre MRC capables de rêver et de réaliser ces rêves.

  3. avatar Par : Christian Paturel

    Bonjour Éliane,
    Des fois c’est à se demander si, fondamentalement, on avance ou on recule…

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Fondamentalement, ma chum Claudette m’a dit un jour une grande vérité : « Si tu penses qu’on contrôle ce qu’on fait… on tâtonne, à gauche, à drette, pis au bout de quelques siècles on peut dire où on est allés, mais jamais où on s’en va. »
      C’est ça qui est ça.

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