Mots de femmes pour maux de Terre

Connaissez-vous l’écoféministe ? Il s’agit d’un mouvement multiple et en mouvance qui tente de bâtir des ponts entre les mouvements féministes et les mouvements écologiques. Il s’intéresse à rendre les milieux de militance plus égalitaires, à construire des projets intersectionnels et à bien d’autres choses. L’écoféministe est tantôt universitaire, tantôt politique, tantôt spirituel, tantôt ancré dans le concret, selon les porteuses et les projets.

Une amie m’avait chaudement recommandé un recueil de réflexions écoféministes intitulé Faire partie du monde. Résumer ici l’ensemble des propos reposant sous cette couverture serait impossible. Néanmoins, plusieurs passages sont venus me chercher, je vous partage ici de petites brides de réflexion.

-Valérie Lefebvre-Faucher débute son texte par l’anecdote suivante : en 1990, on a demandé l’opinion de l’écrivaine Suzanne Jacob sur le droit de vote des femmes. Celle-ci avait répondu que « la question, c’est qu’est-ce qu’on mange ? ». Elle ne voyait pas le progrès que représentait le droit de vote universel si celui-ci ne permettait pas de nourrir tout le monde. On pourrait appliquer le même raisonnement ailleurs, par exemple, est-il pertinent de travailler à augmenter le nombre de femmes à de hauts postes décisionnels si elles contribuent à perpétuer un système inégalitaire et nuisible à l’environnement ? À l’inverse, comment encourager la décroissance tout en conservant les acquis en matière de partage des tâches ? (Le texte La vie simple et volontaire pose une réflexion intéressante à cet effet. Comment vivre en consommant moins sans que les femmes finissent avec la même charge de travail qu’autrefois ?)

-Les femmes et la nature ne sont-elles que des externalités pour le système économique ? Une externalité est un service ou un bien dont l’humain. e bénéficie sans le payer monétairement. Disons comme une mère qui soigne son enfant à 3 heures du matin ou un arbre qui nous fournit en oxygène. Des organismes féministes comme écologistes ont tenté de mettre un prix sur ces services, allant même jusqu’à proposer un salaire pour les ménagères ou une compensation pour le non-développement d’une ressource. Ces tentatives se sont souvent vues critiquées sous tous les fronts (voir le texte Les femmes : une autre externalité à internaliser ?). L’idée derrière ces propositions est que des mécanismes de domination envers les femmes et les autres espèces vivantes sont en place, car nous savons très bien que notre survie dépend de notre capacité à contrôler le travail invisible des femmes et de la planète. Plutôt que de socialiser les efforts nécessaires pour (sur) vivre ensemble, nous avons trop souvent choisi de forcer des groupes à travailler pour nous.

-La notion de la crise du « care » est reliée au point précédent. Permettre aux femmes de choisir, de s’éduquer et de sortir de la sphère domestique est un progrès. Mais il faut s’interroger sur la place qu’occupent les professions de soins dans notre société. Comment se fait-il que nous ayons eu besoin du cri du cœur viral d’une infirmière avant de parler publiquement de leurs conditions de travail ? Comment se fait-il que nous louangions nos mères (du moins, tant qu’elles travaillent gratuitement et avec le sourire), mais pas tellement nos éducatrices et nos « femmes de ménage ») ? Comment pouvons-nous à la fois nous désoler du manque d’exemples positifs pour nos jeunes garçons à l’école (quand certains n’accusent carrément pas les enseignantes de chercher à les féminiser…) sans chercher comment amener plus d’hommes dans l’enseignement primaire et à la petite enfance ? Cette vision négative du « care » explique aussi pourquoi la position spirituelle qui place les femmes comme gardiennes de la Terre n’est pas bien reçue par toutes. La capacité à créer la vie lient certaines femmes à la nature et leur offre la raison de se battre pour sa protection. Mais pour d’autres militantes, la protection du vivant ne peut être genrée. S’il faut un village pour élever un enfant, peut-être faut-il tout le monde pour sauver le monde…

Évidemment, je suis consciente que personne ne peut agir sur tous les fronts en même temps et qu’on ne peut pas toujours penser à tout, tout le temps… Dans les faits, les auteures posent souvent plus de questions qu’elles n’y répondent. Mais ce n’est pas parce qu’il est difficile de voir les interactions complexes que celles-ci n’existent pas. Et ce n’est pas parce que nous ne connaissons pas la réponse que la question ne vaut pas la peine d’être posée. La position de l’écoféministe n’est pas de crée le.la parfait. e militant. e, mais d’oser porter le regard plus loin pour tenter de bâtir une réflexion plus inclusive et complète. Mieux comprendre pour mieux agir. Mieux agir pour mieux (sur) vivre.

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À propos de l'auteur : Geneviève Malenfant

Je suis originaire de l’Abitibi et j’ai fais mes études à Montréal. J’habite Rivière-du-Loup depuis presque 5 ans. Je travaille comme audiologiste (je fais des tests d’audition). Je m’implique auprès des Pétroliques anonymes, un organisme qui lutte conte la dépendance au pétrole, parce que je crois fermement que la meilleure façon de faire faire au plus grand défi de notre ère, c’est ensemble. Je tiens une chronique de littérature jeunesse dans la Rumeur du Loup parce qu’aimer lire, c’est savoir trouver le bon livre, et qu’aimer lire permet d’ouvrir toutes les portes de la vie. Je participe régulièrement au Cabaret Kérouac et j’assiste à de multiples événements culturels parce que la culture, c’est la vie à son meilleur! Je vais donc vous entretenir en vrac des sujets qui me tiennent à cœur: la protection de l’environnement, la promotion de la santé, la culture sous toutes ses formes, l’implication citoyenne, le féministe, etc. Au plaisir de jaser avec vous!
Cet article a été publié sous le thème Environnement, Sociales et communautaires.
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2 commentaires

  1. Je suis résolument de ceux qui préfèrent se demander si tout le monde aura à manger plutôt que de s’inquiéter de qui préparera le souper. Genrer les questions humaines conduit à des dérives qui font perdre le temps précieux qui nous est imparti pour sauver le monde.

    Peut-être que compartimenter les problèmes les rend plus faciles à digérer, mais les difficultés rencontrées par les humains sont universelles, et nous avons besoin de tous les bras disponibles pour les régler!

    • avatar Par : Geneviève Malenfant

      Pour moi, ça veut pas dire que les luttes féministes soit futiles si elles ne nourrissent personne. Je ne crois pas que c’était le sens du propos cité non plus. Je crois qu’elle voulait dire que nous ne devions pas nous asseoir sur nos acquis en se félicitant d’avoir acquis le droit de vote. Le droit de vote devait être un outil, pas une fin en soi.

      Je ne crois pas que ce soit une dérive de questionner pourquoi ce serait majoritairement aux femmes de planifier et faire le souper.

      De ce que j’en comprend, une perspective écoféministe serait de dire qu’il faut combattre les préjugés qui lient cuisine et femmes parce qu’il s’agit d’une habileté qu’un maximum de personnes devraient avoir pour notre (sur)vie. Cuisiner permet de réduire l’empreinte écologique, de faire des économies, de participer à la vie commune, de se garder davantage en santé ou même juste en vie. Aucune raison donc qu’une tâche aussi essentielle ne repose (majoritairement) qu’entre les mains des femmes.

      Par exemple, dans un projet de village écologique, l’écoféministe soulignerait au groupe une répartition inégale des tâches de cuisine. Mais elle essaierait aussi que le groupe développe une mentalité où chaque membre se sent responsable et capable de mieux gérer la nourriture dans un souci de partage et de protection de l’environnement.

      L’écoféministe ne renie pas les principes féministes et écologiques, elle les additionnent et les intègrent. Elle en fait un projet de société. Du moins, c’est ce que j’en comprend.

      Quant à sauver le monde, ça me fais penser que j’ai omis de parler du super passage où une spécialiste de l’environnement parlait des études qui commencent à démontrer que l’environnement se régénère souvent mieux quand on le laisse faire par lui-même. Un peu comme éduquer les femmes restent un des meilleurs moyens d’améliorer leurs conditions. C’est fascinant de voir parfois on s’épuise à tirer sur les mauvaises cibles aussi.

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