Le «pilori virtuel» une thérapie collective non pas moins virtuel…

Le «pilori virtuel», une thérapie collective non pas moins virtuelle…

En mai 1936, le premier ministre L.A. Taschereau sous la pression intenable des députés de l’opposition lançait la commission d’enquête sur les comptes publics tenue inactive depuis dix ans. Jusqu’au 17 août de la même année, les révélations mettant en lumière les malversations, le favoritisme notamment entre les membres de la famille Taschereau, la corruption et les détournements de fonds ont conduit le premier ministre à démissionner et à dissoudre son gouvernement auprès du lieutenant-gouverneur. Les libéraux subiront la défaite par la suite mais reviendront de 1939 à 1944, l’Union nationale reprendra le pouvoir jusqu’à la mort de Duplessis en 1959. Est-ce que cette commission d’enquête aura contribué à instaurer un vent de transparence dans la façon de mener les affaires de l’État au sein des politiciens? Les comportements des députés unionistes iront à contre-sens de toute forme de transparence en matière de pratique administrative durant une décennie et demie de pouvoir. Une caisse électorale occulte très bien garnie gérée par l’obscur Gérald Martineau, le patronage tous azimut au point de devenir une quasi normalité dans la gestion de la «chose publique» dresse à elle seule le mur opaque du nespotisme.

En septembre 1972, le gouvernement libéral de Robert Bourassa instituait la commission d’enquête sur le crime organisé (CECO). Des rumeurs de scandales financiers, de favoritisme et surtout du contrôle exercé par la mafia au sein de certains syndicats et à l’intérieur même d’organismes gouvernementaux et ministères. Le scandale de la viande avariée fut sans doute la plus «croustillante» parmi les révélations entendues durant les délibérations de la commission. Un homme d’affaire, William O’Bront avec la complicité de fonctionnaires provinciaux affectés à la surveillance de la production de viande, ont détourné des carcasses qui auraient dû se retrouver au mieux à la production de produits pour animaux domestiques, au pire dans les ordures. En lieux et places, nous retrouvons ces produits estampillés «APPROUVÉ QUÉBEC» expédiés dans des usines de production de pepperoni et pour lequel tout un système de distribution et d’achat obligatoire sous peine de représailles pour les propriétaires de pizzeria. Dans le grand Montréal combien étions-nous à avoir mangé de ces pizzas?

1974-1975

Après les saccages des chantiers de la Baie James, le gouvernement lance la commission Cliche dont le mandat est d’enquêter sur l’exercice de la liberté syndicale sur les chantiers de la construction. Cette commission aura révélé les accointances entre certains dirigeants syndicaux et des membres influents du pouvoir politique. Des «passe-droit» rendant possible qu’une majorité voire la totalité des travailleurs embauchés sur un chantier proviennent d’une seule allégeance syndicale.

1977 – 1981 Commission Keable – Jean Keable, rendra son rapport public le 6 mars 1981 dans lequel il recommandera de poursuivre devant les tribunaux les policiers qui se sont rendus coupables d’actes criminels dans l’exercice de leurs fonctions et notamment dans leur guerre au «terrorisme» sur le territoire québécois de 1970 à 1973. Mentionnons parmi les méfaits l’incendie criminel de la ferme le petit Québec libre à Sainte-Anne-de-la-Rochelle puis du bar l’Amorce dans le Vieux-Montréal.

2004 – Le gouvernement libéral de Paul Martin met sur pied la commission Gomery dont le mandat est d’enquêter sur le programme de commandites et de publicités du gouvernement fédéral alors dirigé par Jean Chrétien sur le territoire québécois. Parmi de nombreux témoins ayant été frappés de subite aphasie, nous retiendrons les noms de Jean Lafleur et de Chuck Guité. Après la quasi défaite référendaire de 1995, plusieurs politiciens fédéraux conviennent de mettre au point le programme des commandites dont le but est de faire la promotion du fédéralisme en territoire québécois. La conclusion est sans équivoque, certains acteurs ont pris leur rôle très au sérieux considérant la profondeur où on a retrouvé leurs mains dans le porte-monnaie de la nation.

2011 – Commission Charbonneau, le 9 novembre 2011 le gouvernement québécois créait cette commission dont le mandat était d’enquêter sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction. Sans revenir sur les témoignages colorés, frondeurs et trop souvent scandaleux, mentionnons que la commission a frappé fort dans le monde municipal. L’ex-maire de Laval, Gilles Vaillancourt, emprisonné pour corruption entre autres crimes, l’ex-maire de Mascouche actuellement devant les tribunaux, l’homme d’affaire Tony Accurso, reconnu coupable et condamné à quatre ans de prison et actuellement en liberté en raison d’un important cautionnement déposé par des proches en attente d’une décision de la Cour d’appel devant statuer sur la recevabilité de sa demande de contestation du verdict et de la sentence. Nous aurions apprécié voir la commission regarder davantage dans la direction du ministère des Transports, une grande déception sans doute pour une majorité de contribuables.

Il existe un dénominateur commun entre toutes ces commissions d’enquête. Dans l’une des salles du parlement de Québec où se déroulait l’enquête sur les comptes publics et où était admis le public, on pouvait entendre des commentaires disgracieux du genre «c’es- tu écœurant», «maudit voleur» et tutti quanti! C’est comme si nous donnions au public l’occasion de se venger en mettant des gens au «pilori». Il vous est permis une fois par décennie ou à peu près de les insulter, de leur écraser des fruits pourris au visage, virtuellement, il va sans dire. Une fois le déballage des coups bas et des supercheries tout en détails, on ferme les livres et on rentre à la maison. Croyez-vous qu’en recouvrant sa liberté Gilles Vaillancourt sera pauvre? Parmi tous les personnages douteux qui sont passés sous la loupe des différentes commissions combien en sont sortis appauvris? Les commissions d’enquête contribuent certes à faire la lumière sur certaines pratiques criminelles et permettent ainsi de fournir des explications sur le décalage entre le prix payés et la valeur réelle de certaines infrastructures mais ce qui est certain, c’est qu’elles constituent un «calmant» pour atténuer l’exaspération dans l’opinion publique. Maintenant, considérant les sommes impliquées en paiement d’honoraires professionnels et en frais juridiques, est-ce que le jeu en vaut la chandelle? A fortiori, lorsque l’on considère que depuis 1936 les changements notables sont technologiques mais les comportements humains sont toujours les mêmes, cupidité, appât du gain, etc. «Il n’est point de grand conquérant qui ne soit grand politique. Un conquérant est un homme dont la tête se sert, avec une habileté heureuse, du bras d’autrui.» Voltaire. Malheureusement, au Québec nous retiendrons ceci : «un chum c’tun chum»…,

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À propos de l'auteur : Pierre Lachaine

Je suis un marin et un historien dans l'âme. Montréalais d'origine, j'ai vécu le Montréal communautaire des petits quartiers tissés serrés et solidifiés à l'huile de Saint-Joseph. J''aime bien les voyages dans le temps, les retours dans le passé, les introspections au présent et les projections dans le futur. Voilà ce que je vous propose bien humblement, partager avec vous mes réflexions, mes espoirs et mes coups de cœur sur l'ensemble des activités humaines dans la spirale temporelle. Pierre Lachaine
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