La boutique de tricot

Une boutique de tricot est un endroit très particulier. On y entre et on est tout de suite décalé du quotidien. Dès que la porte se referme – généralement sur un bruit de clochette –, on est enveloppé par les murs où s’étagent des centaines de balles multicolores et duveteuses. L’espace pour circuler est généralement restreint, et il y a toujours une table avec des chaises pour les discussions sans fin qui agrémentent les travaux d’aiguille. Parfois même, un fauteuil ou une chaise berçante accompagnent les travaux de longue haleine.

Parce qu’une boutique de tricot n’est pas un magasin; c’est un écosystème habité. On y partage l’expérience et l’expertise, les ressources et les patrons, les trucs et les secrets. On n’est pas obligé d’acheter. De toute façon on revient toujours parce qu’on a besoin de laine, et on glane au passage quelques conseils pour ce motif de jacquard, si touffu qu’on risquerait de s’y perdre.

Dans la boutique de tricot, le temps n’existe pas. C’est un lieu de silence même quand résonne le rire d’une tricoteuse. Même quand les potins du jour s’égrènent au fil de la laine. C’est un lieu intime et accueillant à la fois. On peut en devenir une habituée[1] ou rester une visiteuse occasionnelle, et chaque fois se sentir en pays ami dès le seuil franchi.

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Ce pays, c’est celui de la lenteur. Celui de la beauté du geste mille fois répété. Celui de la patience et des horloges arrêtées. C’est le pays de la générosité du temps offert. Car si parfois ma tante Cécile a des goûts un peu bizarres en matière de couleurs, le chandail offert en 2018 sera encore comme neuf en 2040, pour rappeler le souvenir de celle qui l’a tricoté.

Dans la boutique de tricot, je peux m’extraire de la frénésie du monde pour prendre enfin le temps « de faire quelque chose qui demande du temps », comme me disait une tricoteuse émérite. Cette lenteur fait du bien. Nœud après nœud, maille après maille, le travail s’accorde au temps qui passe, la tricoteuse respire au rythme de l’éternité.

Et au bout du temps, s’il ne reste que quelques brins de laine pour témoigner du travail accompli, ils diront à ceux qui restent qu’il y a toujours moyen d’arrêter les horloges.

Mais il faut y mettre le temps.

 


[1] Les tricoteurs sont encore assez rares en région… Je serais curieuse de savoir si les boutiques plus urbaines ont une clientèle plus mixte. Lecteurs de la ville, qu’en pensez-vous?

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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16 commentaires

  1. avatar Par : Marie Marchand

    C’est décidé, je sors mes broches….

  2. Bravo pour ce beau texte. Il me rappelle pourquoi j’ai eu la folie d’ouvrir ma boutique !

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Nous sommes nombreuses à trouver que c’était la meilleure idée de l’année!

  3. J’ai déjà créé un groupe de tricot à Rimouski et nous avions un tricoteur avec nous, je aussi que Espace tricot de Montréal a des soirées tricot pour ses messieurs seulement! Qui sait un jour….

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci pour l’information. J’ai aussi connu quelques jeunes garçons qui prenaient plaisir à tricoter… il y a de l’espoir!

  4. Zab me fait toujours découvrir de magnifiques personnes, paysages, points de tricot, poèmes et là, votre bel article si simple, si sincère, tellement vrai. Monde de douceur, de transmission, de potins, de lenteur, de rire, de silence et de couleurs. Pour ma part, je n’ai pas encore rencontré de tricoteurs. Merci Eliane pour ce bel article.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Les tricoteurs semblent vraiment être une espèce rarissime. Messieurs, nous vous attendons les bras ouverts!

  5. avatar Par : Raymond Cadrin

    Très beau texte qui me donne envie de tricoter….
    Dans un monde si rapide, le rappel de la lenteur est fort pertinent, mais je suis sûr que plusieurs tricoteuses ont hâte de finir leurs projets, et tricotent parfois de plus en plus vite….

  6. avatar Par : Michèle Bertrand

    Je suis heureuse d’avoir découvert votre texte sur Facebook. C’est tellement bien exprimé. Je n’avais jamais fait le parallèle avec la lenteur, mais le tricot me remplit de satisfaction du travail minutieux et juste assez long pour m’occuper un bon bout de temps, sans me décourager. Et le résultat est tellement gratifiant! J’adore tricoter depuis toujours. Ma «grande» soeur m’a enseigné le tricot alors que je n’avais que 6 ans. Elle en avait 21! Plus tard, elle était toujours là pour me conseiller et m’apprendre de nouveaux trucs. Je suis maintenant pas très loin de ma retraite et j’aime toujours autant la sensation de la laine entre mes mains. De plus, aujourd’hui on retrouve des laines teintes à la main d’une douceur exceptionnelle, avec des teintes à couper le souffle. J’aurais envie de toutes les acheter! Tricoteuse un jour, tricoteuse toujours!

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Votre histoire est aussi douillette que les tricots que vous confectionnez… merci de l’avoir partagée avec nous!

  7. avatar Par : celine trudeau

    J’ai appris à mon mari à tricoter.
    Une maille à l’endroit, une autre à l’envers.
    Il est fier de donner ses oeuvres (torchons) en cadeau.
    Et moi , je suis fière de lui.

  8. avatar Par : Christiane Dupont

    J’adore tricoter, mais je ne suis pas très habile; même si j’ai essayé en prenant des cours. Ce qui fait que j’ai arrêté les cours. Et de temps en temps, je sors mes broches à tricoter pour faire quelques rangs, la plupart du temps toujours à l’endroit: comme ça, je ne risque pas de me tromper. C’est très apaisant. C’est comme ouvrir une parenthèse, et la fermer seulement quand ça nous chante!
    L’année dernière, j’ai gardé ma petite fille de 4 ans pendant quelques jours et j’ai prévu quelques activités, dont lui apprendre à tricoter. Il fallait que je tienne la laine, ou une des broches, mais on a fait un petit bout ensemble. Je pense qu’elle a aimé ça. Il y a quelques années, j’ai eu un zona; j’avais début cinquantaine, je pense. C’était quelques semaines avant Noël. Je me rappelle très bien : je ne pouvais pas faire grand chose et je m’endormais tout le temps à cause des médicaments… Mais j’étais installée dans ma berceuse, près de la grande fenêtre qui me permettait de voir tout ce qui se passait dehors, sur ma rue. J’écoutais de la musique de Noël; toute la panoplie que j’avais… Une douillette bien chaude déposée sur moi, et à mes pieds, mon fidèle Golden-retriever, Juanito, qui réchauffait mes pantoufles! Et devinez ce que j’ai fait pendant les trois semaines passées près de la fenêtre? J’ai tricoté de beaux grands foulards, rose, noir, vert, et tutti quanti: toujours à l’endroit, évidemment! :-)

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci merci merci pour ce partage qui vient mettre un peu de lumière sur ce novembre tout gris. Nous serons nombreuse à nous reconnaître dans votre histoire, j’en suis sûre!

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