Partir à son heure

Il est arrivé sans prévenir. Ou si peu. Quelques indices par-ci, par-là, un inconfort, un tiraillement au bas du corps, comme les joueurs de hockey. Elle n’en parlait pas. Elle écoutait. Attentivement. Comme ce n’était qu’un chuchotement, elle se disait que c’était la faute au jardin, qui la tenait à genoux plus longtemps qu’elle aurait dû. Ou à la crème sur les asperges, qu’elle s’était servie deux fois plutôt qu’une. À son âge… Ou à notre petite marche en trio qu’on étirait trop souvent bien plus loin que le raisonnable. Quand il fait si beau et que la compagnie est agréable, c’est facile de perdre le temps en chemin.

Mais un m’men’né, la faute aux autres ne tenait plus la route. Même sans jardinage ni crème ni jeudi, ça chuchotait pareil. Même que ça s’est mis à fourmiller. L’évidence l’a rattrapée par en arrière : elle avait un indésirable qui ne disait pas son nom. Elle n’a rien dit encore, mais elle a collé son oreille encore plus près. Le signal était de moins en moins discret. Avant que tout le monde ne l’entende, elle n’a fait ni une ni deux, elle s’est cherché un interprète. Elle en a trouvé un bon, qui lui a traduit l’intérieur confus en langage clair. L’intrus avait un nom, ce nom trop commun qu’on n’ose pas prononcer, ou alors à voix basse, des fois que ça serait contagieux.

Elle n’était pas du genre à se cacher la vérité sous des métaphores peureuses. Un beau jeudi, en plein milieu d’une petite marche, elle nous a mis les cartes sur table. Mes amies, c’est ça qui est ça. Mon indésirable est là pour rester. Six lettres qui tuent mieux que le temps qui passe. Le crabe, le monstre, le cancer, le salaud avait élu domicile chez elle sans lui demander son avis.

On a fait comme tout le monde, on a espéré que ça soit un bébé crabe à la carapace molle, que quelques pêcheurs bien outillés pourraient prendre au piège pour lui arracher les pinces et le cuire au court-bouillon. Elle a trouvé un pêcheur d’expérience. Il connaissait son affaire. En deux coups de cuiller à pot, il lui a concocté un bouillon d’onze heures auquel pas un crabe ne devait résister. Elle y a laissé quelques cheveux au passage, bien sûr, mais au bout du compte elle est retournée à la maison avec la tête duveteuse et le cœur en paix.

La trêve a duré quelques mois. On a repris nos petites marches du jeudi, le pas peut-être un peu plus lent qu’avant, mais comme on n’était pas pressées, notre trio s’en fichait bien. L’été a passé doucement. Le jardin a retrouvé sa jardinière qui n’avait rien perdu de son amour de la terre, sinon un peu d’endurance qu’elle avait laissée en otage au temps qui passe.

Jusqu’au matin, vous vous en doutez bien, où elle a entendu chuchoter dans le silence de sa chambre au deuxième. Elle n’a pas fait semblant de ne rien entendre. Ce n’était pas son genre. Elle a écouté attentivement et elle a su que l’indésirable avait laissé des héritiers dans son intérieur. Ceux qui lisent les choses au fond des éprouvettes lui ont confirmé la rumeur.

Le salaud était revenu.

On a beau vivre d’espérance, on s’y attendait un peu. Le crabe est dur à cuire et celui-là voulait le dernier mot. Elle l’a regardé dans le blanc de ses yeux noirs de crustacé sans-gêne, et lui a dit OK, tu gagnes, mais on va jouer sur mon terrain, à ma façon. Elle a creusé la question, elle a compris les règles du jeu, les stratégies, le plan de match. Elle a placé ses pions comme elle voulait qu’ils tombent. Elle ne voulait pas de dommages collatéraux, ou alors le moins possible. Elle a fait le tour de sa vie, à pas tranquilles. Elle a bien fermé son jardin intérieur pour l’hiver. Elle est retournée chez elle, au pays des cantons, pour voir ses feuilles d’automne qui rougissent là-bas comme nulle part ailleurs. Puis elle est revenue chez elle, en notre doux pays, pour voir encore son fleuve qui coule ici comme nulle part ailleurs.

Elle a ouvert ses bras si grand que nous en avons tous été réchauffés.

Et puis avant la dernière offensive, celle qui massacre le soldat et le laisse sans fierté et sans honneur, elle a dit ça suffit. Elle a fait le tour de sa gang, on lui a dit tout le bien qu’elle nous a fait, on s’est regardées plus profond que la vie. On a pleuré parce que comment faire autrement. On a ri parce que c’est en riant qu’on avait vécu. Elle a demandé des nouvelles du village, pour emporter ses amis avec elle. Ensuite elle a tourné la tête et toute la famille était là, parce que la famille, c’est sacré.

Elle a quitté le champ de bataille à l’heure qu’elle a choisie, la tête haute et le cœur plein d’amour. Le crabe n’a rien gagné du tout. C’est nous les vainqueurs et le trésor de guerre nous reste en partage. Elle nous a légué son intelligence, sa sérénité, sa philosophie, sa vision du monde, sa détermination, sa raison, sa tendresse un peu bourrue, sa franchise, sa générosité, son exemple à suivre.

Elle sera sur mon épaule pour le reste de ma vie. Elle y sera en bonne compagnie, avec les autres copains partis avant elle, qui me rappellent cent fois par jour comment être un humain digne de respect même si le monde est fou.

Elle s’appelle Claudette Isabelle et je la remercie. Pour tout.

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Post-scriptum : Si elle a pu partir à son heure et pas à celle du cancer, c’est parce qu’un jour le Québec a décidé de permettre à ses citoyens de demander – et d’obtenir – l’aide médicale à mourir. Il y a de quoi être fiers.

avatar

À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
Mot-clés : , , , , , , , , , , .
Ajouter le Permalien à mes signets.
avatar

L'auteur(e) de cet article :

Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

Autres articles par le(la) même auteur(e)

13 commentaires

  1. avatar Par : norbert spehner

    Triste nouvelle ! Beau texte, Éliane…Qu’elle repose en paix !

  2. avatar Par : Madeleine Leblanc

    Que les mots sont donc plus beaux dans tes écrits.
    Finalement non ils ne sont pas plus beaux, ils sont empreints de leur vrai sens. Merci!

  3. avatar Par : Gaston Lagacé

    Quel bijou de texte! Tel une fable de l’auteur bien connu! Vraiment! un hommage sûrement digne de ton amie!

  4. avatar Par : Pierre Jobin

    C’est un texte magnifique. J’aimerais bien savoir qu’à mon heure je serai capable d’accueillir la mort avec une telle sérénité et être capable d’accompagner mon entourage dans cette dernière aventure de si belle façon. Et de savoir qu’en plus une personne en parlerait en ces mots….

  5. avatar Par : Ronald Vincent

    Quel merveilleux message d’amour, d’humanité et de paix.
    Il m’a arraché les larmes même après trois lectures.
    Je n’ai jamais vu ni connu Claudette Isabelle mais elle sera certainement toujours dans ma mémoire.

    Je peux dire à coup sûr, et avec le motton dans la gorge, que c’est le plus bel hommage que j’ai lu ou entendu de toute ma vie.¨
    ( Elle a ouvert ses bras si grand que nous en avons été tous réchauffés )

    Ton Papi

    ¨

  6. J’ai eu le bonheur de me faire bercer par ses grands bras comme tu dis. Une grande dame comme il ne s’ en fait peut. Une amie authentique. Une cuisinière que mon palais ne pourra oublier.

    Merci Éliane, d’avoir su par ton écriture si riche, adoucir la tristesse
    d’ un départ, même si noble, un peu prématuré.

    Salut belle Causette! Merci!

  7. avatar Par : Claudette Dorval

    Quel beau texte Éliane! Qui n’aimerait pas recevoir un tel hommage à son départ. Je suis sûre que dans cette autre vie, où elle séjourne maintenant, ton amie veille sur toi.

  8. avatar Par : Raymond Cadrin

    D’abord, mes condoléances Éliane pour ton amie! Je me joins aux commentaires précédents pour te dire…quel beau texte d’émotion et d’écriture! Beau témoignage pour ton amie et je partage amplement son choix final!

  9. avatar Par : Céline Isabelle

    Merci Eliane pour ce magnifique et émouvant témoignage sur ma grande soeur bien-aimée. Céline

  10. avatar Par : Éliane Vincent

    Je verse ici, avec son accord, un commentaire de monsieur René Racine, reçu par courriel :

    Merci pour ce beau texte qui traduit bien la richesse humaine. Autant celle qui nous permet de vibrer à ce qui ce passe en nous que ce qui se déroule tout autour et chez nos proches. Ce que j’aime de ton texte, c’est le parallèle entre le parcours de fin de vie de Claudette et vos marches tout au long de ce parcours. J’ai aimé percevoir l’accompagnement profond qui était présent en toi, ta présence, ta compassion, ta sympathie. Quand nous venons au monde, notre départ est inévitable. C’est quelque chose de très touchant de voir que nous-même et tous ceux qui nous entourent suivons le même chemin, même si le contenu diffère. Je ne connaissais pas beaucoup Claudette, mais elle m’apparaissait comme une personne qui suivait sa route avec détermination.

    Merci de nous aider à demeurer des humains….

  11. avatar Par : Lucia Abaunza

    Je suis très émue. Ton texte devant une réalité si douloureuse colle à notre peau. On a tous une Claudette Isabelle qui nous habite pour toujours.

  12. avatar Par : Denise Cameron

    Bonjour madame Vincent,
    C’est un texte des plus touchant ! J’ai eu l’immense privilège de connaître et côtoyer Claudette plusieurs années à Montréal, c’était une personne remarquable. Aussi j’ai eu la chance de la revoir en septembre dernier.
    Merci beaucoup !

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Vous avez raison, une personne remarquable. Merci d’avoir pris le temps de partager ce moment.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>