Le passage

Un soir d’avril, il fallait abreuver les danseurs d’une soirée donnée par l’Orchestrad, une joyeuse bande parfaitement rodée qui transporte les amateurs de danse traditionnelle aux quatre coins de notre coin. On m’a dit : « Tiendrais-tu le comptoir? » J’ai dit oui.

C’était la troisième fois que j’assistais à ces soirées, et cette fois-là j’ai vu quelque chose d’important, qui ne m’avait pas frappée encore. En regardant ces gars et ces filles se faire aller le canayen, j’ai entendu très nettement le grand Gilles Vigneault et son hymne du temps des fêtes. Vous rappelez-vous?

 La danse à Saint-Dilon

Samedi soir à Saint-Dilon
Y avait pas grand-chose à faire;
On a dit « On fait une danse,
On va danser chez Bibi. »
On s’est trouvé un violon,
Un salon, des partenaires
Pis là la soirée commence
C’était vers sept heures et demie.

 C’était samedi soir à Saint-Pacôme, une poignée de bénévoles ont dit « On fait une danse ». Ils ont trouvé un violon, la Municipalité avait le salon, le violon arrivait avec ses partenaires pis la soirée a commencé vers huit heures moins quart.

Entrez, mesdames, entrez, messieurs
Marianne a sa belle robe et pis Rolande a ses yeux bleus.
Yvonne a mis ses souliers blancs, son décolleté pis ses beaux gants
Ça aime à faire les choses en grand, ça vient d’arriver du couvent.
Y a aussi Jean-Marie, mon cousin pis mon ami,
qu’a mis son bel habit avec ses petits souliers vernis.
Le voilà mis, comme on dit, comme un commis voyageur.

C’est sûr que les noms ont été changés pour préserver le contemporain du Kamouraska. Fred et Pierre et Lise-Anne ont remplacé Rolande et Jean-Marie, et les commis voyageurs ne portent plus cravate, mais on est en pays de connaissance…

Ont dansé toute la soirée
Le Brandy puis la Plongeuse,
Et le Corbeau dans la cage,
Et pis nous voilà passé minuit.
C’est Charlie qui a tout callé
Y a perdu son amoureuse.
Il s’est fait mettre au pacage
Par moins fin mais plus beau que lui

 Ont dansé toute la soirée et c’est madame Denise qui a tout callé. Quand elle a annoncé la Plongeuse et le Corbeau dans la cage, j’ai senti comme un grand courant me traverser la culture. Un courant parti de la Côte-Nord en 1959 sur l’air d’un poète qui voulait raconter son Natashquan. Un courant qui traversait le temps, là, juste devant moi, en ramassant au passage une bande de jeunes qui se perpétuaient la tradition avec de grands rires et quelques gorgées de bière locale.

Un dernier tour, la chaîne des dames avant de partir
A’ m’a serré la main plus fort, a’ m’a regardé, j’ai perdu le pas.
Dimanche au soir, après les vêpres, j’irai-t-y ben j’irai-t-y pas?
Un petit salut, passez tout droit, j’avais jamais viré comme ça!

On dira que la tradition se perd, que le Québec est sans mémoire, que la jeunesse est cellulaire et que le moi est roi. C’est souvent vrai. Mais en ce samedi soir à Saint-Pacôme, la tradition était jeune et vivante et joyeuse. Elle dansait en recréant des figures d’un autre siècle au son d’une musique éternelle. Réjouissons-nous.

Pis là ôte ta capine pis swinge la mandoline
Et pis ôte ton jupon pis swinge la Madelon
Pis swinge-la fort et pis tords-y le corps
Et pis fais-y voir que t’es pas mort!

 Domino! Les femmes ont chaud!

La danse à Saint-Dilon, paroles et musique Gilles Vigneault, 1959

avatar

À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
Cet article a été publié sous le thème Hors catégorie.
Ajouter le permalien à mes signets.
avatar

L'auteur(e) de cet article :

Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

Autres articles par le(la) même auteur(e)

7 commentaires

  1. Quel bel élan de foi que ton cousinage intergénérationnel, la foi en l’avenir garant du passé, celle que j’avais quelque peu perdue.
    Sans la crainte d’être lyrique, je me permettrais d’affirmer qu’après le raconteur poète de Natashquan, place à la raconteuse non moins poète de Saint-Pacôme

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Je ne lui arrive évidemment pas à la cheville, mais il est bon de s’abreuver aux sources pour se propulser l’allégorie!

  2. avatar Par : Marie Marchand

    Bon printemps Éliane et les amis de St-Pacôme….

  3. Des rassemblements de groupe apportent une autre dimension à la vie… autre que le IPod et les contacts supposément sociaux

    Heureusement que vous n’avez pas chanté: swing la baquaise dans le coin de la boite à bois… car tu aurais immédiatement pensé à moi n’est ce pas??????

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Heureusement en effet! Quoique swinger ne nous fasse pas peur… un peu moins longtemps qu’avant, peut-être?

  4. J’avais l’impression que les jambes me swingnaient toutes seules. Dans le sous-sol de matante Anna. Effectivement y’a des tounnes comme ça qui nous font rajeûnir…Ha! si mes « jambes » pouvaient danser… (sur un air connu). XXXXX Té ma championne.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>