Le dernier deuil d’un immigrant

J’ai commencé à écrire ce billet dans l’autobus à quelque part entre Rivière-du-Loup et Montréal. Me voilà en train de me déplacer pour la … ème fois avec le propos de rendre visite à ma mère et à ma famille au Mexique. Ce voyage vous pouvez penser, n’a rien de particulier, sauf pour les dates qui ne coïncident pas avec celles choisies normalement pour échapper du froid de l’hiver. Cependant, ceci me donne le ton pour exprimer ce que je considère comme la dernière inquiétude et le dernier deuil auquel elle fait face une personne immigrante.

Avant d’aller plus loin et pour vous placer dans le contexte, il faut dire qu’il est reconnu qu’en déménageant à un autre pays et tout au long de sa vie, les personnes immigrantes souffrent de plusieurs deuils et pertes de repères. Entre autres, nous devons faire le deuil de ne plus voir la famille avec régularité, les amis, par la force de choses, deviennent simplement un heureux souvenir, jamais ou presque jamais nous n’avons la reconnaissance 100 % de nos études. Ainsi va la vie, nous devons nous y faire. Nous finissons par nous ajuster et lorsque l’on pense que l’équilibre a été atteint, nous nous rendons compte que nous nous trompons.

La route nous endorme, surtout à ceux qui ont reçu la réduction pour personne âgée sur le prix du billet, nous ne sommes plus gênés de faire une légère somme sur la route 20. Ce qui nous réveille est la petite crampe aux jambes, signale sans équivoque de proteste de notre corps qui commence à trouver la route longue, elle se manifeste pour la première fois. Si cela m’arrive, imaginez donc l’âge de ma mère.

Ma mère reste encore chez elle grâce aux soins et compagnie quotidienne de mon seul frère, lui, il est devenu l’aidant naturel de notre mère, il s’en occupe tandis que moi, je suis à environ 5 500 kilomètres loin de chez eux. J’essaie d’aider, de conseiller, d’appuyer. Mais, je rêve ! De quel droit j’ose donner des recommandations à mon frère pour accompagner ma mère dans ses pertes de mémoire et ses bobos ? Si je ne suis pas présente pour le vrai compromis et la vraie responsabilité qui me revient comme fille.

Voilà le dernier des deuils d’un immigrant. Ce qui est naturel, presque une loi non écrite de la vie, c’est-à-dire prendre soin de nos aînés, leur offrir la vie la plus confortable posible, pour nous les immigrants, c’est quelque chose que la plupart du temps restera teintée de bonnes intentions et de désirs. Les « si je pouvais… » se succèdent et force est de constater que cette fois-ci, il n’y a pas de “grand ajustement à la vie d’immigrant à faire” car cela n’arrivera pas.

Dans mon pays, nous n’avons pas un grand penchant à placer nos parents dans un foyer pour personnes âgées, donc, il n’y a pas une grande offre de services. De plus, ce n’est pas dans nos mœurs. Nous considérons que les enfants doivent s’en occuper d’une façon constante.

Les jours se sont écoulés, si vite, ma mère me dit en mode de blague “gâte-moi pas trop”, je remarque dans son regard et je ressens dans sa voix un accent de vérité. Je me réveille presque à tous les jours aux petites heures du matin en me demandant “que puisse-je faire ? en même temps je vois toutes ces commodités qui m’ont enveloppée lorsque j’ai habité chez mes parents avant de déménager au Québec. Je vois d’ici mon billet de retour et mon passeport à être utilisés dans deux jours, je ne qu’une seule réponse “tiens bon”. Voilà le dernier prix à payer pour la plupart des personnes immigrantes, malgré nous, nous ne serons pas présents pour nos aînés.

Je rentrerai au pays, comme d’habitude, je planifie de faire mon voyage annuel à la recherche de la chaleur, pas précisément celle de la température, mais celle d’une mère qui se m’échappe petit à petit.

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    4 commentaires

    1. Merci Lucia, pour ce témoignage de première main et si collé à la vraie vie.

      Quand il est question d’immigration, il est facile de se complaire dans les grandes théories sociales et les généralités statistiques. C’est d’ailleurs bien utile pour élaborer un plan d’ensemble. Mais ça fait aussi perdre de vue les individus, ceux qui comprennent dans leur chair que changer de pays, c’est changer de vie, laisser derrière soi des pans de son cœur et de sa mémoire.

      Pour ceux qui font ce choix sans subir de pression extérieure, c’est déjà un grand bouleversement. Imaginons ce que c’est quand le déménagement se fait sous la contrainte ou sous la menace de perdre sa vie, ou de sacrifier littéralement celle de ceux qu’on laisse derrière.

      Nous devons tenir compte de cette réalité, et faire notre job de « famille d’accueil » de façon à ce que la transition soit la moins traumatisante possible. Ce n’est que de cette façon que ces nouveaux amis pourront prendre une place paisible et constructive dans notre société, la tête en paix et le cœur ouvert.

      Merci d’en faire la preuve chaque jour en étant devenue une louperivoise active et enrichissante pour nous tous!

      • avatar Par : Lucia Abaunza

        Derrière chaque personne immigrante, il y a un avant et un après. Il y a une partie de notre cœur qui reste au pays d’origine et un autre qui doit irrémédiablement continuer son exile, que c’est soit un exile volontaire ou pas. Cette nostalgie s’empare de nous, elle nous fait douter de notre choix. Elle arrive, elle s’entremêle dans notre quotidienneté et n’importe pas l’âge que nous avons, la situation économique ou familiale, si l’on est heureux, si nous avons accompli nos rêves, elle viendra toujours pour nous rappeler qu’il manque des personnages dans cette histoire.

    2. J’ai trouvé votre texte très intéressant Mme Abaunza. Je suis tombée par hasard sur ce blogue en faisant une recherche sur le Bas Saint-Laurent, car j’aimerais bien retourner vivre dans le Bas St-Laurent, là où ma grand-mère maternelle est née et où je retourne chaque été en vacances avec mon mari. J’y ai d’ailleurs toujours de la famille.

      Votre texte m’a fait penser à une chronique écrite par l’un de nos collaborateurs (je suis rédactrice en chef d’un média local indépendant et communautaire). Il s’agit de la chronique de Nacer Mouterfi, « Nos voisins venus du vaste monde » que je vous invite à lire, en page 7 de notre mag papier de la rentrée: https://journaldesvoisins.com/wp-content/uploads/2017/08/journaldesvoisins-est-Web.pdf
      Sincères salutations,
      Christiane Dupont

      • avatar Par : Lucia Abaunza

        Madame Dupont,

        Je viens de lire avec beaucoup de plaisir le texte « Les revers de vacances d’été » signé Nacer Mouterfi et publié dans « Le journal des voisins » que vous dirigez.
        Je constate à nouveau, et après 27 ans au Québec que les choses n’ont pas changé au sujet de la nostalgie générée soit par l’absence, soit parce que l’on visite notre terre natale, donc la famille, dans l’une ou l’autre des situations, la distance nous fait mal.
        C’est bien ce côté humain et universel qui voit comment les changements dans nos vies arrivent et nous ne pouvons pas partager avec elle. Une joie ou une tragédie ne sont pas vécues de la même façon à distance. Ce sentiment est de nature permanente.

        J’ai pu voir que vous faites des séjours dans la région du Bas-Saint-Laurent et que vos avez des liens chez nous. Je vous invite à continuer à lire ce blogue animé sur une base citoyenne de gens de notre région qui ont des opinions sur différents sujets.
        Au plaisir Madame Dupont

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