La parole libérée

On pense à tort que le temps qui passe est synonyme d’évolution.

Naïve finie, j’avais l’impression que depuis les années 60, l’humanisme avait gagné quelques lettres de noblesse, que le racisme, le sexisme, l’intolérance en général étaient en déclin, tassés dans le coin par la montée d’une certaine conscience universelle faite de peace, de love, d’accueil de l’autre et de compassion. Dans les sociétés les plus progressistes, des lois ont été votées pour protéger les droits des plus faibles, pour assurer une certaine répartition de la richesse, et la Déclaration universelle des droits de l’Homme de l’ONU proclamait haut et fort que « la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ».

Malgré mille faux pas, je pensais quand même que nous étions sur la bonne voie. J’avais oublié que les humains évoluent en dents de scie et que le chacun-pour-soi est une base fondamentale de ce que nous sommes.

La montée des extrêmes droites dans plusieurs pays d’Europe aurait dû me mettre la puce à l’oreille. En France, en Autriche, même en Suède et en Allemagne, les citoyens excédés par ce qu’ils perçoivent comme la maladresse de leurs dirigeants à gérer le désespoir des migrants se laissent tenter par le repli sur soi et la peur de l’autre, malgré les « Plus jamais la guerre » de 1945 et les traumatismes d’Auschwitz et de Dachau. Pour moi qui ai eu la chance de naître du bon bord1, il était facile de croire à une dérive passagère, qui ferait rapidement son temps. Chez nous, peu ou pas d’intolérance, la diversité pacifique était la norme, et les quelques récalcitrants nostalgiques du bon vieux temps où « les races » savaient tenir leur place n’allaient pas tarder  pas à entendre raison. Chose certaine, il était inconcevable que des partisans de l’intolérance et du retour en arrière puissent un jour prendre le pouvoir et défaire les progrès de l’humanisme. Après tout, les États-Uniens ont quand même élu le premier Noir à la Maison-Blanche.

Tu parles.

Il y a d’abord eu la Charte des valeurs, qui a libéré chez nous des mots que plus personne n’osait prononcer. Nous contre les Autres. L’exigence de l’intégration instantanée pour tous ceux qui ont le culot de penser trouver ici un peu de répit, le temps de se refaire une paix intérieure. Pas de pitié, dévoile-toi ou va-t’en.

J’ai pensé qu’il suffisait de se parler, de se rappeler que les étrangers d’hier sont nos amis d’aujourd’hui. J’ai pensé qu’il suffirait de connaître personnellement un Sénégalais joueur de hockey ou un Algérien amateur de cabane à sucre pour que chacun comprenne que les humains sont un formidable mélange génétique et que le traditionnel « nous sommes tous frères » est beaucoup plus vrai qu’on l’imaginait .

Je me trompais.

La peur et la méconnaissance de l’autre sont encore bien ancrées chez trop de mes frères humains. Cette démocratie que l’on chantait comme la garantie du progrès était aussi une épée de Damoclès. Il a suffi de chatouiller l’insécurité individuelle pour libérer une parole terrifiante. L’obscurantisme a repris du poil de la bête et désormais, il semble légitime de crier « Retourne dans ton pays » à ceux dont la société d’origine était si insupportable qu’ils ont voulu se refaire une vie dans ce qu’ils croyaient naïvement être une terre d’accueil.

L’intolérance est au pouvoir, ou le sera. Plutôt que de viser plus haut et travailler à mettre en place un monde ouvert et chaleureux, on légitime la haine, on dédouane l’intolérance, on réclame ouvertement des murs. L’exemple vient d’en haut, et percole rapidement dans toutes les couches de la société. Même ici, après l’attentat de Québec qui a suscité tant de manifestations de solidarité, on a vu surgir une réplique glauque et décourageante.

 

Je n’oublierai plus. L’amour est fragile. La peur est puissante. La démagogie est payante. Le malheur est exploitable. L’égoïsme n’est jamais loin.

Je continuerai d’espérer. Je continuerai de dire que l’amour est l’avenir de l’Homme. Je continuerai de croire qu’un jour, on aura compris qu’on est tous pareils.

Mais je n’oublierai plus qu’il suffit de quelques-uns pour éteindre les lumières et ramener la grande noirceur. Et je me garderai une chandelle à portée de la main.

 

1 Merci à Luc De Larochellière pour la formule.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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10 commentaires

  1. avatar Par : Michel Hudon

    Que de clichés bien pensants !

    Il serait peut-être bon que tu précises que cette « montée des extrêmes droites » et les réactions xénophobes en Occident ne sont pas le fait du racisme (nos pays sont autrement diversifiés que les pays musulmans), mais en majeure partie dues à i’intolérance d’un groupe mu par une idéologie, obscurantiste, sexiste et totalitaire, l’islam, idéologie qui ne cache pas son but ultime : la conquête du monde par tous les moyens.

    Tu pleures « cette démocratie que l’on chantait » comme si elle n’était pas surtout menacée justement par l’idéologie criminelle islamiste. Existe-t-il seulement un pays démocratique parmi les pays à majorité musulmane ? Nos réactions défensives contre l’islam sont parfaitement naturelles et justifiées. Elles visent justement à protéger la démocratie, l’égalité des sexes, et ton si cher « vivre ensemble », car tu ne trouveras pas un seul pays musulman qui pratique cette noble vertu.

    L’obscurantisme, l’exclusion, le racisme, le sexisme, le « repli sur soi et la peur de l’autre », le « nous contre les autres » que tu t’acharnes tant à voir chez les tiens, sont des tares musulmanes fondamentales que l’islam veut répandre partout. La peur maladive de la xénophobie mène à un autre extrémisme : la honte de soi et de ses propres valeurs.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Je n’ai pas honte de moi ni de mes valeurs, au contraire. Et je refuse de nier ces valeurs chez les autres. «Sont toutes pareils» n’existe pas et la paix est un travail de chaque instant.

  2. Très bon texte encore une fois.
    Hier un ami me faisait cette très pertinente remarque:
    - Nous allons vers les musulmans, sans réserve; pourquoi eux, ne viennent-ils pas vers nous?
    Quand a-t-on vu un musulman en visite dans une de nos églises? Dans les boucheries de  » tout le monde » à Sainte-Foy?
    J’habite à Outremont, dans un quartier « juifs » . Ils sont constamment vêtus des vêtements ostentatoires de leur religion. J’ai beau les saluer, leur sourire, leur parler: rien. Il ne me regardent ni ne me répondent.
    Pourquoi?
    Qui ose poser ce questionnement?
    Pourquoi pas?
    Pierre Caron

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Tendre la main est la seule solution. Mais s’il est vrai que les juifs hassidiques ont l’obligation religieuse de ne pas se mêler aux Gentils – ce qui est désolant je vous l’accorde –, il faut se rappeler les milliers d’autres exemples de rapprochements, d’amitiés sincères, de fraternité au-delà des différences qui nous gardent le cœur au chaud.

  3. avatar Par : Ton papi

    Un acte de foi, suivi d’une crise de confiance, ponctuée d’un acte d’espérance, voilà qui ressemble drôlement à un acte d’amour ou de charité
    Serait-ce la base du grand et seul principe (Aimez-vous les uns les autres)?
    Ta chandelle allumée est un autre acte de foi; le cycle recommence…et ne peut que bien finir avec des hommes de bonne volonté.
    Et vive le printemps!

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Je n’ose jamais dire ces mots-là, de peur de mêler la religion à un dossier déjà tellement compliqué… Mais ces mots-là on un sens qui ressemble furieusement à ma vérité. Merci de les dire!

  4. avatar Par : Pierre Jobin

    Voici un excellent billet. Merci de nous rappeler qu’il n’y a jamais rien d’acquis. Nous sommes souvent prompts à voir l’origine du danger chez l’autre alors qu’il se trouve en bonne partie en nous-même dans nos perceptions de l’autre et dans nos préjugés. L’Islam et les musulmans semblent être nos boucs émissaires du moment comme les soviétiques l’ont été à une certaine époque. Nous surfons sur une double méconnaissance. Tout d’abord celle des musulmans eux-mêmes comme s’ils étaient tous des intégristes religieux. Dans les faits, 60% des musulmans au Québec ne fréquentent pas les mosquées, 25% le font en certaines occasions et 15% ont une fréquentation régulière et cela ne fait pas d’eux des musulmans intégristes et fondamentalistes. Je suis un catholique pratiquant, mais je ne suis pas un créationniste pour autant. Ensuite, cette conception erronée selon laquelle l’Islam est incompatible avec l’Occident et la démocratie. Paradoxalement, c’est justement cette vision de l’Islam qu’essaient de propager les terroristes, les intégristes et les fondamentalismes. C’est le discours de l’Islam politique. Bref, on finit par faire la promotion d’un Islam qu’on dénonce. Les média nous présentent souvent une image biaisée des musulmans et de l’Islam.

    Il est toujours utile de se rappeler le texte et l’esprit de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci de partager avec nous cette réflexion. L’expression «bouc émissaire du moment» est particulièrement juste et l’Histoire foisonne d’exemples en ce sens.

  5. avatar Par : Denyse R

    Quelle que soit la religion que l’on pratique nous sommes tous des humains. Très souvent les immigrants changent de pays pour le mieux être de leurs familles. Ils ne veulent pas nous envahir mais juste se protéger. Soyons vigilants mais restons humains…..

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Et voilà. Ce qu’il faut combattre, c’est la violence, pas la religion!

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